20/11/07
Interview de Matti Salminen, basse finlandaise
par Teresa Pieschacón Raphael
Artistes S-Z
- Anna & Ines Walachowski
- Anna Netrebko et Rolando Villazón
- Entretien avec le pianiste Lars Vogt
- Salminen, Matti
- Savall, Jordi
- Seiffert, Peter
- Stromberg, Tom
- Thielemann, Christian
- Urmana, Violeta
- Vargas, Ramón
- Vengerov, Maxime
- Villazón, Rolando
- Volodos, Arcadi
- Wand, Günter
- Zinman, David
- Znaider, Nikolaj
- Le système scolaire finlandais a bonne presse depuis la publication de l’étude de l’OCDE « Pisa ». Qu’en est-il de la formation musicale dans votre pays ?
A vrai dire, j’ai surtout travaillé en Allemagne et je suis peu au fait de la situation en Finlande. En ce moment, je me prélasse dans un sauna, j’ai un magnifique paysage sous les yeux et c’est une belle soirée ensoleillée. J’avoue que je ne me suis pas vraiment penché sur la question. Tout ce que je sais, c’est qu’en Finlande, comme ailleurs, la musique occupe une place de moins en moins importante dans le système éducatif. D’ailleurs, je ne suis pas vraiment partisan du système des études supérieures de musique. Plutôt que de forger la personnalité, cette formation encourage la médiocrité sur le plan artistique. De toute façon, les caractères bien trempés tracent leur propre route.
- Vous êtes né en 1945 à Turku dans une famille ouvrière. Comment avez-vous vous découvert votre talent ?
Mes parents étaient des ouvriers qui ont toujours travaillé dur. La musique classique n’avait pas vraiment sa place chez nous. Mais un jour, ils ont constaté que je prenais plaisir au chant. Quand j’avais six ans, ils m’ont inscrit dans une chorale enfantine, où j’étais avec les sopranos. La dame qui dirigeait la chorale m’a probablement aiguillé sur la bonne voie.
- Vous avez une formation d’ébéniste.
J’ai travaillé dans les chantiers navals. Ma mère est morte très jeune. Comme mon père n’était pas en mesure de subvenir seul aux besoins de notre famille, nous avons tous dû nous retrousser les manches. Je savais que je voulais travailler dans la musique, mais j’ignorais dans quel domaine. J’ai fait pas mal de boulots, j’ai même été chanteur de variétés, jusqu’à ce qu’en 1966, une place de choriste se libère à l’Opéra national de Finlande. Ce n’était pas du goût de ma famille. Ma mère ne s’y serait certainement pas opposée, mais j’ai eu de gros problème avec mon père. A l’époque, quand on était fils d’ouvrier et qu’on aimait la musique classique, on n’avait pas une bonne réputation. Des années plus tard, lors d’un de mes anniversaires, il m’a dit : « Fiston, si j’avais su que tu étais si doué ! » Mon père est mort il y a deux ans.
- Vous mesurez deux mètres.
Plus tout à fait.
- Votre physionomie a-t-elle eu une incidence sur votre parcours ?
Lorsque j’ai débuté à l’Opéra national de Finlande, le directeur a dit : « J’ai un problème avec ce type : il va me coûter très cher – en tissu pour les costumes, s’entend ! » (rires). Mais je n’ai jamais eu de mal à accepter ma taille. Je chausse du 48. Aux Etats-Unis, je trouve toujours des vêtements adaptés à mon gabarit. Mais il est arrivé qu’on trouve ma stature inadéquate pour certains rôles de personnages historiques, petits dans la réalité.
- Dans quelle mesure le finnois, une langue riche en voyelles, a-t-il contribué à votre richesse vocale ?
Enormément. Vous savez, les Finlandais aiment le chant. Autrefois, on chantait beaucoup dans les écoles, aujourd’hui moins, je crois – ce qui nous ramène à votre première question, d’ailleurs. De nos jours, la plupart des gens sont plus attirés par les médias électroniques. Je suis plutôt réservé à ce sujet. Certes, j’ai l’oreille collée à un téléphone portable en ce moment même. Je concède aussi que de nombreuses innovations technologiques sont commodes et rendent notre quotidien plus confortable, sans oublier leur rôle de moteur pour l’économie, surtout en Finlande. Mais elles nous privent de beaucoup, surtout dans le domaine artistique. Nous avons connu une évolution incroyable au cours des cinquante dernières années – n’oubliez pas que je suis un enfant de l’après-guerre. Avec plus de recul, nous verrons si elle aura été positive. Par exemple, je trouve gênant le fait de devoir être constamment joignable.
- Le summum du luxe, c’est d’être injoignable.
Oui, c’est le luxe pur. D’ailleurs, j’aimerais gentiment mettre un terme à cette conversation… (rires).
- Encore quelques questions. Votre voix a toujours été encensée comme un phénomène de la nature. N’est-on pas tenté de trop miser sur l’opulence de sa voix au risque de négliger l’interprétation ?
Certains chanteurs y sont enclins. Mais une hirondelle ne fait le printemps, il ne suffit pas d’avoir une belle voix. Ce qui importe, c’est d’avoir une personnalité et de savoir se produire sur scène. J’irais même jusqu’à dire qu’une voix qui n’est pas extrêmement belle, mais qui sait incarner un personnage et dégager une ambiance a plus de succès. Bien sûr, certains rôles exigent d’avoir du coffre, mais, la plupart du temps, la voix doit faire ressortir la nuance ; l’important, c’est son expressivité, sa diversité. Pour moi, une voix artificiellement enjolivée n’a pas d’intérêt. Malheureusement, on constate une tendance à ce genre de chant policé, de nombreux professeurs de chant délaisse l’authenticité de l’expression et la qualité de la prestation scénique. C’est très difficile à transmettre si l’on n’a jamais été sur scène soi-même.
- Les personnages de basses sont généralement sages et majestueux. Une basse gagne-t-elle en autorité avec l’âge ?
Oui, j’en suis convaincu. A 24 ans, j’étais Philippe d’Espagne dans Don Carlo. En y repensant, c’était absurde ! Il avait un caractère d’homme mûr. Si j’ai accepté le rôle, c’est parce qu’il s’agissait d’une urgence, on avait besoin de moi en Finlande. Aujourd’hui, je me dit : « Quelle idée ! »
- Dans le répertoire de la basse, on trouve aussi des personnages plus sombres, comme Hagen ou Boris. Lesquels préférez-vous : les bons ou les méchants ?
J’ai trouvé tous les personnages passionnants. Tenez, Sarastro est-il un homme bon ? Qu’il s’agisse d’un roi, d’un curé ou du diable – tous les rôles ont un charme qui leur est propre.
- Il paraît que pour son opéra « Lear » (dont la première a eu lieu en 2000), Aulis Salinnen aurait créé le rôle principal spécialement pour vous. Qu’a-t-il dû respecter ?
C’est ce que l’on raconte. En réalité, il y réfléchissait depuis des années. Il s’est beaucoup réjoui que j’aie accepté. Mais affirmer qu’il a conçu le rôle exprès pour moi est exagéré. Voilà, et maintenant je vais être très impoli et retourner dans mon sauna.
Edité le : 16-08-04
Dernière mise à jour le : 20-11-07