« Lakshmi and Me », vous partez de vos rela- tions avec votre employée de maison, Lakshmi, pour illustrer le système de castes et les diffé- rences culturelles qui divisent depuis des siècles la population indienne. Qu’est-ce qui vous a poussée à aborder ce sujet dans une perspective aussi personnelle ?
Nishtha Jain: Vu le rôle non négligeable des castes et des classes sociales, la société indienne reste marquée par d’importants clivages qui se manifestent aux niveaux économique et social, mais aussi psychologique. Dans mon film, j’ai voulu me pencher sur les raisons psychologiques. En théorie, nous sommes tous attachés au principe de l’égalité ; mais dans la pratique, nous détournons souvent les yeux. C’est particulièrement vrai pour nos employés de maison. Nous trouvons normal d’avoir des serviteurs, cela fait partie de nos préroga- tives. Ils font le ménage, le jardinage, ils nous simplifient la vie. Mais nous ne les traitons pas sur un pied d’égalité, nous ne savons rien de leurs besoins et nous continuons de les payer une misère. Pour aborder les raisons psychologiques de cet état de fait, quel meilleur point de départ que sa propre expérience ?
Les bouleversements économiques et sociaux actuels affectent-ils le système traditionnel des castes ?
Oui, bien sûr. Le système des castes est en train de s’effriter ; les gens ne sont plus obligés d’exercer les emplois traditionnellement associés à leur caste. Mais ce processus est particulièrement long, surtout dans les campagnes. Cela dit, les pratiques sociales sont encore très largement soumises à la logique des castes.

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Dans votre film, Lakshmi est amoureuse de Krishna et décide, contre la volonté de sa famille, de l’épouser en dépit de son appartenance à une autre caste. Les mariages d’amour sont-ils plus fréquents aujourd’hui ?
Lakshmi et Krishna appartiennent tous les deux à la caste « inférieure » mais chaque strate se subdivise en une multitude de sous-castes, chacune étant régie par une hiérarchie similaire à celle de la structure générale. Si Krishna ou Lakshmi avaient appartenu à la caste « supérieure », la situation n’aurait pas pu se régler aussi facilement et la famille de la caste supérieure aurait très vrai- semblablement déshérité son fils ou sa fille. En fait, les mariages arrangés au sein de la même caste ou classe sociale demeurent la norme en Inde. Les choses sont en train d’évoluer ; le fait que Lakshmi se soit enfuie avec son amoureux n’est certes pas une pratique courante, mais c’est un signe de résistance.
Dans « 6 yards to Democracy », vous montrez les dysfonctionnements de la démocratie en Inde et les conséquences de l’essor écono- mique dans la ville de Lucknow dans le Nord de l’Inde. Qui sont les gagnants et les perdants de la croissance ?
En Inde, des millions de personnes ont dû quitter leur lieu de résidence car, pour aménager le territoire avec des digues, des routes, des autoroutes, le métro, des zones d’activité économique, et pour construire des centres commerciaux ou des appartements de luxe, des promoteurs immobiliers ont acheté des terrains en masse ou exproprié sauvagement des populations déshéritées. Ces dérives sont devenues courantes en Inde. Les perdants de cette évolution sont faciles à identifier. Et même lorsque ces personnes sont bien indemnisées, on en oublie l’impact social et psychologique. La recrudescence de la violence et de la criminalité dans les villes, et l’insécurité qui en découle, sont directement liées à ce phénomène.
Les décideurs politiques indiens sont-ils conscients du fait que, pour éviter les tensions sociales, il faudrait faire profiter toutes les classes sociales de la croissance économique ?
Sur le papier et dans les discours électoraux, oui ; mais la plupart du temps, la cupidité l’emporte sur l’inquiétude pour l’avenir.
Si l’on prend le nombre d’électeurs, l’Inde est la plus grande démocratie au monde. Tous les citoyens ont-ils réellement le même accès à la démocratie ?
Bien sûr que non. Tout le monde a le droit de vote et c’est une excellente chose ; mais l’égalité des chances est loin d’être une réalité. Près de la moitié de la population n’a pas accès à une éducation, un logement et des soins médicaux dignes de ce nom. Les habitants des bidonvilles peuvent théoriquement écono- miser pour s’acheter une voiture très bon marché, la Tata Nano ; néanmoins, un logement décent, de l’eau potable et des toilettes demeurent un rêve inacces- sible pour des millions d’Indiens. Peut-on vraiment parler de démocratie dans ces conditions ?
Comment voyez-vous l’Inde dans 20 ans ?
J’espère qu’il y aura davantage de résistance « constructive ». En Inde, les personnes défavorisées sont assez peu vindicatives. Paradoxalement, ce sont les riches qui se plaignent le plus, ils ne sont pas contents de devoir payer davantage. Depuis qu’elle a accès à Internet et à la télévision par câble, la population a de plus grandes aspirations. Elle n’est plus prête à tout accepter, mais cette résistance est plutôt destructive. Pourtant, j’espère que les choses finiront par prendre une tournure positive.
Propos recueillis par Elisabeth Stirnemann et Franziska Schönenberger.







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