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Modes de vie, cultures, ambitions

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Modes de vie, cultures, ambitions

05/07/04

Interview de Philippe Busquin




Philippe Busquin, Commissaire européen à la recherche dresse l’état des lieux de la recherche en Europe depuis la création de l’Espace européen de la recherche en 2000.


Quelles sont les grandes lignes directrices de l’Espace européen de la Recherche –EER- qui fut inauguré en janvier 2000 ?

Tout d’abord lutter contre le cloisonnement et la fragmentation de la recherche en Europe. Jusque à la création de l'EER, qui réunit 33 pays Etats membres, chaque pays poursuivait son propre programme de recherche et fixait ses propres priorités en recherche et développement (R & D).
C’est une nouvelle structure qui regroupe l'ensemble des moyens dont dispose la Communauté afin de mieux coordonner les activités de la recherche et faire converger les politiques menées dans le domaine de la recherche et de l'innovation, tant au niveau national qu'européen. Sa vocation : construire le marché commun de la recherche et de l'innovation.
L'initiative procédait de plusieurs constats. D'une part l’effort de la recherche en Europe restait trop faible : le produit intérieur brut (PIB) consacré à la R&D atteint seulement une moyenne européenne de 2% tandis qu'aux Etats-Unis et au Japon, les chiffres tournent autour de 3%. D'autre part, même si les chercheurs européens sont à la pointe du progrès dans de nombreux domaines scientifiques et techniques, leurs efforts restent trop souvent isolés car les organismes de recherche sont très dispersés géographiquement et les acteurs de la recherche difficilement identifiables.
Parallèlement l'EER s'est donné pour mission de replacer le débat sur la Science au sein de la société afin de nouer un dialogue avec les citoyens et d'apaiser la crainte du progrès scientifique, comme c'est le cas avec les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) ou l'énergie nucléaire.

Les 33 Etats membres de l’EER : les vingt-cinq membres de l’Union européenne, la Bulgarie, la Roumanie, la Turquie, la Norvège, la Suisse, l’Islande, le Lichenstein et Israël.

Vous prenez vos fonctions au sein de la Commission européenne à la recherche en 1999 alors que la recherche européenne suit encore les directives du 5è programme-cadre. Le 6è programme qui débute en 2002 a-t-il marqué un tournant en matière de politique européenne de la recherche ?
Durant les cinq autres programmes de l'Union européenne, on considérait les programme-cadres de l'Union européenne comme "le 15+1", c'est à dire d'un côté les programmes de la recherche des 15 pays membres de l'U.E et de l'autre les initiatives de l'Europe.
Une telle configuration a donné lieu à une mauvaise coordination des actions voire même des doublons entre actions européennes et programmes nationaux. Néanmoins, l'Union européenne a eu le mérite de soutenir pendant les 4 années du 5è programme, 22.000 projets. Ce qui n'est pas négligeable.
En 2002, le 6è programme cadre a constitué en effet un tournant : l'Union européenne fixe 7 grandes priorités de la recherche : la génomique et la biotechnologie pour la santé; les technologies pour la société de l'information; les nanotechnologies, les matériaux multifonctionnels et les nouveaux procédés de production; l'aéronautique et l'espace; la sûreté alimentaire et les risques pour la santé; le développement durable; les citoyens et la gouvernance dans la société européenne de la connaissance.
D'autre part les actions du 6è programme ont pour vocation de favoriser la collaboration entre les programmes nationaux afin de structurer en réseau à l'échelle de l'Europe tant les savoirs scientifiques que les hommes. L'objectif est de réunir les meilleurs chercheurs et provenant de disciplines complémentaires pour monter des projets de plus grande taille et accroître la capacité de recherche.
C'est à dire de cimenter l'édifice européen de la recherche.
Par exemple dans le domaine de l'aéronautique, pour réfléchir sur le prototype de l'A380," l'avion 2020", on a mis en place une plate-forme technologique qui a fait appel tant aux chercheurs qu'aux industriels. Chaque pays contribue économiquement et met à profit son savoir-faire scientifique : la Grande-Bretagne, l'industrie de la soudure et des métaux, la France et l'Allemagne, leurs performances dans le domaine des résistances aéronautiques.

L’Union européenne est sur le point de franchir encore une nouvelle étape en inaugurant le 29 et 30 juin à Paris, le Réseau européen des centres de mobilité (ERA-MORE -European Research Area- MObility of REsearchers).Quels sont les grands volets de ce dernier projet ?

C'est une série d'initiatives que la Commission européenne, en collaboration étroite avec les Etats membres, a lancée pour supprimer les obstacles institutionnels qui freinent la mobilité des chercheurs en Europe.
Les 200 centres de mobilité répartis dans toute l'Europe permettent d'accueillir les chercheurs et de leur apporter une aide personnalisée sur les questions quotidiennes de logement, de sécurité sociale ou de fiscalité.
Et pour faciliter l'entrée des chercheurs des Etats tiers à l'Union européenne, un visa scientifique verra bientôt le jour, le Conseil des Ministres l'ayant approuvé.
Toutes ces mesures répondent à la nécessité de faire émerger en Europe un véritable marché du travail pour les chercheurs et de créer une nouvelle génération de chercheurs européens. Aux Etats-Unis, de Santiago ou de Boston, un chercheur est américain. En Europe, on est encore très conservateur : par exemple un laboratoire français recrutera plus facilement un scientifique de la même nationalité.

Est-ce que former une nouvelle génération de chercheurs n'exige pas au préalable de rendre plus attractive la carrière de chercheurs auprès des jeunes ? L'Europe de la recherche ne souffre-t-elle pas de la désaffection de la jeune génération ?
C'est vrai qu'en Europe, la moyenne d'âge des chercheurs est supérieure à 50 ans. Par conséquent, peu de postes se débloquent pour les jeunes. Il faut à tout prix éviter que les meilleurs étudiants ne gagnent les prestigieuses universités américaines.
Dans le cadre du 5è programme cadre (1998-2002), les bourses Marie Curie ont permis à des doctorants ou post-doctorants d'aller étudier à l'étranger. En 2002, nous les avons augmentées de plus de 70% (1,5 milliards d'euros).

Dans une interview donnée au Figaro en janvier 2004, vous faites observer que la principale faiblesse de la recherche européenne reste le manque de moyens. Est-ce que l'avenir promet une meilleure situation financière ?
Nous proposons de doubler l'enveloppe communautaire 2007-2013 pour la recherche à 40 milliards d'euros. Actuellement elle s'élève à 20 milliards d'euros. C'est à dire 5% du budget communautaire global puisque 50% sont attribués à l'agriculture. Il s'agit donc avant toute chose d'un choix politique de la part des Etats membres.
Parallèlement lors du Conseil européen de Barcelone en 2002, les Etats membres se sont engagés à consacrer 3% de leur PIB à la recherche avec une contribution au 2/3 du secteur privé d’ici 2010. Mais au niveau national, la prise de conscience n'est pas la même partout. C'est également une question de volonté politique nationale.
Certains pays mettent davantage l'accent sur la recherche : le potentiel des pays scandinaves est de loin le plus fort : la Suède atteint 4% de son PIB, la Finlande à 3,6%.L'Italie surtout mais aussi l'Espagne ont pris du retard.
La France vient par exemple de décider d'accorder des avantages fiscaux aux entreprises qui investissent dans la recherche.
Mais en tout état de cause, si les Etats ne font pas l'effort de prendre le relais de l'Union européenne à l'échelle nationale, les dispositifs européens auront moins d'impact.
Tout reste une question de priorité politique.

Interview réalisée par Laurence Flécheux

+Quelques informations sur Philippe Busquin
Site de la Commission européenne
Portrait de Philippe Busquin, commissaire européen chargé de la recherche, ses discours et interviews.

Interview de Philippe Busquin sur la stratégie de l’Union européenne en terme de « Ressources humaines, de mobilité et de développement des carrières des chercheurs ». En anglais.

Edité le : 29-06-04
Dernière mise à jour le : 05-07-04