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26/02/07

Interview de Ramon Vargàs

par Teresa Pieschacón Raphael


« L’opéra est un monde où règnent la fantaisie et le glamour. »

Monsieur Vargas, contrairement à certains de vos collègues, vous ne faites pas parler de vous par vos séances de body building, votre comportement grossier ou vos insultes adressées au public. Depuis des décennies, vous parcours artistique se déroule en toute discrétion… 

Ramón Vargas : Je viens de Mexico où je suis né en 1960.  Il n’y avait pas de musiciens dans la famille ; mon père travaillait dans le secteur laitier. Il n’y avait qu’une radio cassée et un téléviseur. Nous sommes neuf frères et sœurs. Je fais partie des plus jeunes.

Comment êtes-vous venu à la musique ?

J’ai toujours beaucoup apprécié la musique et aimé chanter. Mon frère était membre du chœur de la basilique de Guadalupe, un véritable sanctuaire au Mexique, et je rêvais d’y entrer à mon tour. Un jour, il y eut des auditions et je fus accepté. Au bout de deux mois, j’étais déjà soliste. Nous chantions un répertoire très varié, du grégorien à Haydn en passant par Vivaldi et Bach ; parfois il y avait même une messe de Gounod. Nous chantions tous les chants des offices de la liturgie catholique : les laudes, les matines, les vêpres, etc. Souvent, je ne comprenais même pas de quoi il s’agissait. Pourtant, ce fut une période très heureuse, une vie entre musique et mystère.

Mystère ?

Nous passions nos journées dans une vieille basilique, un bâtiment du début du XVIe siècle. On parlait beaucoup des événements tragiques qui s’y étaient déroulés jadis, de personnes emmurées, d’esprits et autres histoires d’épouvante.

Qui donc avait été emmuré ?

Les nonnes du couvent des capucines qui jouxte la basilique Guadalupe. Elle est adossée à une colline, un de ses côtés est même taillé dans la pierre. Le couvent pour sa part a été érigé sur le site d’un ancien lac sur lequel est s’est développée la ville de Mexico. Au fil des siècles, le cloître s’est enfoncé dans le sol. On redouta longtemps que la basilique ne s’effondre elle aussi. Les travaux de sauvetage et de restauration débutèrent au cours de ma première année sur place. On tentait de niveler l’ensemble au moyen de techniques hydrauliques. Mais il n’existait aucun plan, ce qui posait de gros problèmes aux ingénieurs pour trouver les piliers porteurs du bâtiment. Ils durent creuser des trous partout pour en apprendre davantage sur la structure du bâtiment. Et là, ils sont tombés sur des ossements…

Une époque merveilleuse pour un jeune homme épris d’aventures...

Oui. Certains ont quand même été un peu traumatisés. Les plus âgés nous jouaient parfois de vilains tours.

Mais vous, quelque chose d’autre vous a choqué : la mue de votre voix.

Oh oui ! Enfant, j’avais une voix quasi angélique, je ne chantais pas en fausset comme beaucoup d’autres ; on a toujours l’impression d’entendre des flûtes mal accordées ! J’avais déjà un bon soutien et j’ai gardé cette voix jusqu’à l’âge de 15 ans. Lorsqu’elle a ensuite commencé à muer, j’étais choqué. J’avais l’impression de ne plus avoir de voix du tout et j’ai décidé de ne plus chanter. J’ai alors entamé des études de pédagogie et de psychologie : je voulais devenir sociologue. 

Malgré tout, on est venu vous chercher pour chanter les serenatas, la version latino-américaine de la sérénade en l’honneur des jeunes filles.

Oui, oui (il rit). Pour ce genre d’exercice, ça allait encore. J’étais le Serenatero officiel. Je chantais pour les amies de mes amis. En Europe, cette tradition n’existe plus chez les jeunes. Nombreux sont ceux qui appelleraient immédiatement la police.

L’une ou l’autre jeune fille n’a-t-elle pas laissé traîner son regard du côté du jeune homme à la belle voix ?

Non. Pour les filles, j’étais une sorte de Cyrano de Bergerac. (Il rit.)

A propos de nez : le monde de l’opéra est-il trop axé sur l’apparence ?

L’opéra est un monde où règnent la fantaisie et le glamour. Certains pensent que c’est ça la vie ; ils ont besoin de ce spectacle permanent. Et je peux parfaitement les comprendre : le danger est immense de succomber à ce monde merveilleux et illusoire ainsi qu’à toutes ses flatteries. Il est beaucoup plus difficile d’accepter la grisaille du quotidien. Regardez la Callas : elle aimait le glamour de cette vie et de cette société. Lorsqu’elle s’est rendue compte que cela ne lui apportait pas l’épanouissement escompté, elle est devenue très malheureuse.

J’ai eu affaire un jour à un jeune ténor qui refusait de se laisser photographier sans maquillage…

Oui, c’est un problème que rencontrent beaucoup de chanteurs d’opéra. Ils ne vivent qu’à travers leur image. Malheureusement, c’est une caractéristique de notre temps. Le chanteur n’est plus admiré pour son art, mais pour son apparence ou pour le personnage qu’il incarne.

Certains ont-ils tenté d’imposer une image de vous?

Non, pas vraiment. Mais je dois avouer qu’un jour, lorsque j’ai vu dans un journal des photos de moi prises sur une interview, je les ai trouvées affreuses ! Vous comprenez, lorsque vous êtes prise en photo, les images sont toujours réussies, parce que vous êtes une jolie femme. Mais certaines personnes comme moi ont besoin d’un petit coup de pouce. (Il rit.)

Quand avez-vous le sentiment que les articles de journaux vous concernant touchent au plus juste ?

En aucun cas lorsque les seules informations qu’on y trouve sont les rôles que j’ai interprétés. Cela n’intéresse personne de savoir si j’ai débuté au Met ou si j’ai chanté à tel ou tel endroit. A partir d’un certain niveau, tout le monde a suivi ce parcours. J’aimerais que les journalistes soient à même de dire des choses plus spécifiques à mon sujet, plus personnelles.

Alors, je vous laisse la parole : pourriez-vous définir votre façon de chanter ?

Je suis un chanteur de bel canto, plus à l’aise dans des phrasés longs que courts. C’est ma spécialité. Je préfère chanter un rôle difficile quelques années plus tard que de manière précoce. Le plus important, c’est que chacun se connaisse afin d’améliorer son interprétation. La Callas y était parvenue. Elle était bénie des dieux. Pourtant, je n’ai commencé à l’apprécier que lorsque je me suis plongé plus profondément dans la musique.

Je suis plutôt quelqu’un de sensuel et les belles voix m’impressionnent. Pourtant, celle de la Callas n’était pas vraiment belle, du moins pas systématiquement. Tout dépendait de ce qu’elle interprétait. Au début, je trouvais d’ailleurs sa manière de chanter plutôt déplaisante. J’étais un fan de la Tebaldi. Plus tard, j’ai remarqué que la Callas mettait dans sa voix une expression incomparable. Plus un artiste est en mesure de faire transparaître sa personnalité dans son chant et plus il gagne en envergure. Et elle avait ce don comme personne d’autre. Il faut cependant disposer d’une expérience personnelle, même si certains individus très sensibles développent cette faculté sans un tel vécu.

Il n’y a pas si longtemps, j’étais au Japon pour chanter dans Rigoletto sous la direction de Riccardo Muti. Dans un des airs, un père exprime la douleur de voir sa fille humiliée et trompée. Le rôle de Rigoletto était tenu par un baryton excellent, mais jeune. Riccardo Muti lui a dit : « Vous êtes très jeune ; vous ne savez pas ce qu’est cette douleur. C’est bien ! Continuez comme ça ! » (il rit). Dans ce genre de situation, il faut avoir soi-même des enfants pour ressentir les choses.

Dans quelle mesure une bonne technique permet-elle de compenser ces lacunes ?

C’est plutôt difficile, contrairement à ce que pensent certains. D’aucuns ont une très bonne technique, mais ne sont pas vraiment en mesure d’interpréter. Tout paraît fade et ennuyeux. Je crois que l’interprétation est comme une main, et la technique comme un gant finement tissé qui épouse tous les mouvements de la main. Mais ce gant ne doit jamais devenir de fer !

Vous avez chanté La favorite de Donizetti avec Vesselina Kasarova Donizettis dans la langue originale, le français…

Nous avons longuement hésité avant de prendre cette décision. La version originale française est difficile, d’un point de vue purement phonétique. Mais en langue originale, l’opéra revêt un tout autre caractère, il est plus délicat, plus romantique. La version italienne véhicule une plus grande spontanéité, elle est plus directe. C’est sans doute la raison pour laquelle elle s’est imposée et a eu plus de succès.

Dans une interview, vous avez affirmé apprécier particulièrement le personnage de Fernand dans La favorite, parce qu’il aime une femme qui appartient à un autre…

Oui, (il rit). C’est ce qui m’est arrivé lors de ma première histoire d’amour. Mais maintenant j’ai une femme et un petit garçon qui vivent à Mexico. Pour ma part, je vis en Suisse ou dans des hôtels. Je suis mexicain, mon fils doit avoir ses racines là-bas et les apprécier à leur juste valeur. Avant, nous étions souvent ensemble ; depuis qu’il est scolarisé, la situation est difficile.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, est source de satisfaction ?

Je suis parvenu à beaucoup de choses en matière de chant, du point de vue de la technique et de l’interprétation pures. J’ai appris à m’ouvrir et j’ai trouvé mon équilibre sur scène. Désormais on s’intéresse à moi. N’est-il pas merveilleux que je puisse discuter avec vous maintenant, que l’on me pose des questions intelligentes ? (rire général).

Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 23-02-07
Dernière mise à jour le : 26-02-07