Taille du texte: + -
Accueil > Maestro > Interviews > Artistes S-Z > Stromberg, Tom

08/10/04

Interview de Tom Stromberg

Directeur artistique du Deutsches Schauspielhaus de Hambourg


Existe-t-il une contribution particulière que le « Deutsches Schauspielhaus » de Hambourg aimerait apporter au théâtre allemand et européen ?

Bien entendu. Nous nous voyons comme un théâtre en prise sur notre temps, comme un théâtre qui prend position en programmant un grand nombre de premières et de pièces contemporaines, en expérimentant de nouvelles évolutions théâtrales (je pense par exemple à Stefan Pucher et à René Pollesch), en ouvrant la scène au dépassement des frontières artistiques. Même si nous ne sommes naturellement pas les seuls à le faire, je pense tout de même que nous menons une action résolue qui nous a permis de nous positionner clairement. A mes yeux, il ne peut pas y avoir de théâtre sans références sociétales et politiques. Ainsi, l’année dernière, nous avons consacré une semaine à l’Afghanistan et organisé un grand nombre de représentations, de débats, de projections, etc. Et nous nous confrontons aussi à la tradition. Ces derniers temps, nous nous sommes concentrés sur les « classiques » (Roméo et Juliette, Comme il vous plaira, Don Carlos). Une brochette de réalisateurs très remarquables a démontré sur nos tréteaux que les classiques n’ont pas pris une ride et qu’ils ont beaucoup à dire, notamment aux jeunes spectateurs. Cette série se poursuivra prochainement avec La Cruche cassée, une pièce de Kleist mise en scène par Jürgen Gosch.

Donner à un grand théâtre national une orientation européenne n’est malheureusement pas chose aisée. Mon travail au Theater am Turm de Francfort, dans les années 80 et 90, a constitué une étape essentielle dans le raccrochage au wagon de l’avant-garde théâtrale internationale. Expérience très divertissante, mais qu’il n’est pas toujours possible de rééditer. La langue est souvent un obstacle, et parfois même je suis déçu par le peu d’ouverture d’esprit de certains spectateurs. Toutefois, le Schauspielhaus, théâtre subventionné, me paraît devoir et pouvoir intervenir à l’échelon international. A titre d’exemple, nous avons programmé une production du Belge Michael Laub, Porträts 360 sek, qui traite du Schauspielhaus et de ses équipes de collaborateurs. Et le metteur en scène Jan Lauwers est régulièrement invité à présenter ses nouveaux travaux.

En direction de nos spectateurs bilingues, dans quelle mesure tenez-vous compte de l’univers théâtral français et de quelle manière vous en inspirez-vous ?

L’un de nos jeunes metteurs en scène, Laurent Chétouane, est français. Sa mise en scène du Don Carlos de Schiller, dont la première s’est récemment déroulée au Schauspielhaus, a été encensée par la critique comme étant la production d’un Français montrant aux Allemands la beauté et la force de leur langue.

J’apprécie énormément les récentes évolutions de la danse française. Le chorégraphe Jérôme Bel compte beaucoup pour moi ; sa production, The Show must go on!, coïncide avec mon accession à la direction du Schauspielhaus et est aujourd'hui encore au programme.

Avec la production théâtrale « What are you afraid of? », vous avez creusé entre les recettes et les dépenses un déficit manifestement contre-productif. Pensez-vous qu’un projet de ce genre soit de nature à accréditer auprès des responsables politiques l’idée que l’art ne doit pas nécessairement couvrir les coûts qu’il génère ?

Pour des raisons artistiques, cette production devait se dérouler dans un cadre particulier. L’idée du metteur en scène, Stefan Pucher, consistant à situer la pièce dans une automobile véritable était opportune, et d’ailleurs elle a déjà été plébiscitée par d’innombrables spectateurs. Bien sûr, cela ne peut pas être rentable en termes économiques. Mais nommez-moi un genre artistique qui rapporte. Et tant mieux si cette représentation nous permet de démontrer que l’art n’a rien à voir avec les calculs de rentabilité, pour la bonne raison que sa véritable valeur se mesure à tout autre chose.

Dans votre contribution « Was verdient das Theater? » (1), vous avez qualifié le parrainage de modèle de fin de série et plaidé pour des partenariats entre le théâtre et le secteur économique. En quoi le parrainage et le partenariat vous paraissent-ils se différencier ? Et dans quelle mesure pensez-vous que les sociétés et les particuliers soient aujourd'hui plutôt disposés à nouer des partenariats avec le monde du théâtre ?

Au moment où le parrainage a émergé, dans les années quatre-vingts, les sociétés privées se voyaient comme des bailleurs de fonds qui, en contrepartie, entendaient commercialiser leur logo. Rien d’autre. Mais depuis pas mal de temps déjà, il est courant que les sociétés prennent la culture bien plus au sérieux et qu’elles participent au travail de fond. Que ce soit BMW mettant une voiture à notre disposition pour la production de What are you afraid of?, que ce soit sous forme de fondations appuyant des projets artistiques, par exemple la Fondation culturelle des assurances Allianz. Je pense que l’époque de la défiance réciproque est révolue et que la coopération se renforcera dans les années à venir. Le secteur économique a compris que, dans une société marquée au sceau de l’esthétique, la coopération avec des artistes peut lui permettre de véhiculer une culture de l’image. De même, dans les théâtres, les partenariats présidant à des projets particuliers se multiplient, ce qui ne veut pour autant pas dire que les pouvoirs publics soient déliés de leurs responsabilités. Les fonds publics, aujourd'hui comme à l’avenir, couvrent les dépenses institutionnelles. On ne saurait envisager autrement qu’une société se paie et doive se payer le luxe d’écouter le point de vue d’artistes sur les évolutions de la société. Et que leur voix puisse être commercialisée ou ne puisse pas l’être, peu importe. L’essentiel est qu’ils puissent produire, et non pas seulement de considérer le nombre de spectateurs qu’ils peuvent séduire de la sorte.

(1) D'après : Hilmar Hoffmann (Directeur de publication), Kultur und Wissenschaft.Knappe Kassen - neue Allianzen? Cologne 2001.

Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 08-10-04