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20/12/06

Interview de Violeta Urmana

Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael


La soprano lituanienne incarne la mort dans le film d’animation primé "Le rossignol" (ARTE 25 novembre 2006)


-Dans votre pays natal, la Lituanie, vous avez une telle cote d’amour qu’on vous a proposé de devenir présidente.
Oui, je ne sais pas trop pourquoi. Quand j’ai eu vent de cette idée, j’ai commencé par rire puis je leur ai demandé comment je pourrais bien remplir cette fonction, puisque je ne suis membre d’aucun parti. Ils ont répondu que c’était d’autant mieux. Mais moi, je voulais me consacrer au chant. Je sentais d’ailleurs que je n’aurai pas la compétence requise pour assumer de si hautes fonctions. Qui plus est, je n’habite pas en Lituanie et je suis un peu déconnectée de ce qui se passe là-bas.
- Votre pays vous manque-t-il ?
Bien sûr, mon pays et mes amis me manquent mais ma vie est ici maintenant. La Lituanie, j’y vais en « touriste ».
- Comment avez-vous grandi ?
Ma mère était directrice d’un musée régional Marijampole, la ville où j’ai grandi (à 140 km de Vilnius). Mon père était ingénieur.
- Le régime communiste a-t-il marqué votre enfance ?
Pas seulement la mienne. Les dirigeants mangeaient des bananes et des ananas tandis que nous passions notre temps dans les files d’attente. Cependant, la vie n’était pas aussi dure que dans d’autres pays communistes ; il y avait de la charcuterie et du fromage. Les produits étaient de très bonne qualité puisque la Lituanie approvisionnait Moscou sur le plan alimentaire. Chez ma grand-mère, on mangeait une variété de pommes qui est introuvable ici. Mon père avait du talent, il a fait breveter quelques-unes de ses inventions et serait devenu millionnaire à l’Ouest. Il a inventé des machines pour distribuer du fourrage au bétail. En guise de récompense, il a reçu un téléviseur couleur et une médaille !
- Avez-vous hérité d’un peu de son imagination ?
Oui, mais seulement pour résoudre divers problèmes de la vie quotidienne. Je n’étais pas bonne en mathématiques.
-En revanche, vous l’êtes pour le chant. Quand avez-vous découvert que vous étiez douée pour la scène ?
Assez tard, mais en revanche, le professeur de chant de mon école a tout de suite remarqué que j’avais une voix. Il trouvait que j’avais un registre très étendu, et pouvait me placer partout. Mais j’ai toujours été très timide. C’est à 16 ans seulement que j’ai découvert ma passion pour le chant, en écoutant des disques de la Callas. Mais je ne voulais pas m’exhiber, m’exposer au regard des autres. Finalement, la passion a été la plus forte et j’ai vaincu mes appréhensions.
-Ce n’était pas facile, d’autant que votre professeure de chant ne vous a pas particulièrement soutenue.
Non, pas particulièrement, et elle avait une très forte personnalité. La plupart des élèves pleuraient à ses cours. Je me suis juré de ne verser aucune larme et que si quelqu’un devait pleurer, ce serait elle. Pendant le cours, je lui ai tourné le dos et j’ai fait mes exercices en criant par la fenêtre. Elle s’est alors lamentée, disant qu’elle était une mauvaise prof. Moi, je ne l’ai pas contredite. A partir de là, les choses ont changé. Je lui suis naturellement très reconnaissante de ce qu’elle m’a transmis. Elle pensait que je ne pourrais pas faire carrière parce que ma voix était difficile à classer, elle ne pouvait dire si j’étais une mezzo-soprano ou une soprano...
-Mais vous non plus ne le saviez pas !
Il a fallu que je prenne confiance en moi. Au début, j’étais une soprano, et j’ai interprété divers airs du registre des sopranos. Comme ma voix est assez grave, on m’a donné à chanter des morceaux qui baissaient ma voix. Quand je chantais dans le registre des mezzo-sopranos, j’essayais toujours aussi de chanter l’autre rôle, celui des sopranos, et je m’y sentais bien. Je n’ai jamais été heureuse dans le registre des mezzos. J’ai toujours eu la puissance des sopranos, et j’ai toujours bien placé ma voix sur les aigus. Finalement, ma voix s’est libérée d’elle-même et après ça, il m’est devenu impossible de chanter les parties graves. Ce changement de registre est irréversible, même si certains critiques ne le comprennent pas.
-Est-ce l’attitude assez peu coopérative de votre professeure de chant qui a conforté cette conviction ?
Oui, cela a forgé ma volonté. Elle ne me laissait jamais chanter. Je n’avais strictement aucune expérience quand je suis partie pour l’Allemagne, je ne possédais aucun répertoire de lieder ou d’opéra, ni aucune expérience de la scène. J’ai tout appris grâce à l’observation. J’étais assise durant les répétitions mais je n’avais pas le droit de chanter. J’ai alors tout soigneusement noté. Un metteur en scène s’est moqué de moi mais je me suis dit, on verra bien qui rira le dernier. Je ne voulais qu’une chose : chanter.
-Comment réagissez-vous aujourd’hui quand on vous fait des compliments, quand votre talent est reconnu ?
Les compliments entrent par une oreille et ressortent par l’autre. Un vrai compliment, c’est quand un théâtre m’engage régulièrement et me demande ce que j’aimerais chanter. Mais j’apprécie aussi quand le public est sincèrement impressionné. La Callas était toujours agacée quand on faisait l’éloge de sa belle voix. Elle avait raison car ce n’est pas un compliment.
-Il paraît que vous aimez le cinéma ?
C’est vrai. Sous notre régime, le cinéma était une bouffée d’air frais. Je m’intéressais aux films italiens, français et allemands mais aussi aux bons films russes. Malheureusement, je ne pouvais pas en voir beaucoup. Les projections se faisaient en cachette.
-ARTE diffuse actuellement « Le Rossignol », le film d’animation primé de Christian Chaudet, auquel vous avez participé. Comment s’est passé le tournage de cet univers féerique, riche en animations numériques, en effets 3D multicolores ?
C’était intéressant et étrange à la fois ; nous n’avions rien autour de nous, pas d’accessoires, seulement des indications sur des bouts de papier. Le producteur et le réalisateur étaient tellement convaincus par cette idée, ils étaient tellement enthousiastes qu’on aurait presque pu croire qu’ils étaient fous. Chaque seconde était planifiée, représentée en images, et pourvue d’instructions. Ils nous expliquaient en permanence ce que nous devions faire.
-Etait-ce compatible avec votre sensibilité de musicienne qui vous pousse à agir souvent de manière intuitive ?
Nous chantions en play-back, tout était déjà enregistré à l’avance. Cela ne posait donc pas problème.
-Quel personnage incarnez-vous ?
J’incarne la mort pendant 16 mesures ; cette scène dure dix minutes. Mais la mort n’est pas aussi affreuse qu’à l’accoutumée. Dans le film, je joue une vulgaire caissière de supermarché qui porte une couronne. Quand j’étais mezzo-soprano, je ne trépassais pas aussi souvent. Maintenant que je suis soprano, je me suis habituée à mourir sur scène, que ce soit dans le rôle de la Tosca, de la Gioconde ou d’Aïda.

Edité le : 20-12-06
Dernière mise à jour le : 20-12-06