08/10/04
Interview de Waltraud Meier
Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael
Artistes L-R
- Anna Netrebko et Rolando Villazón
- Harnoncourt, Nikolaus
- Interview de Waltraud Meier
- Lang Lang
- Li, Yundi
- Licitra, Salvatore
- Menuhin, Zamira
- Morricone en concert
- Mussbach, Peter
- Mutter, Anne-Sophie
- Ostermeier, Thomas
- Otter, Anne Sofie von
- Pahud, Emmanuel
- Pape, René
- Poppen, Christoph
- Rattle, Simon
- Repin, Wadim
- Ross, Bob
- Est-ce parce qu’on grandit à Würzburg qu’aime la musique de Wagner ?
Aucune idée. J’ai grandi avec mes deux frères et sœurs dans un environnement comme on en trouve plus, dans une famille de mélomanes. Nous jouions tous d’un instrument. J’ai appris la flûte bien sûr, le xylophone aussi, mais ce que je préférais, c’était chanter. A peine avais-je terminé mes devoirs que j’allais chanter dans des chorales scolaires. Voilà pour les histoires de famille.
- Vous avez étudié la musique au conservatoire de Würzburg ?
Non ! Je n’ai jamais étudié la musique. Après deux semestres en fac d’anglais et de français, j’ai passé une audition au théâtre de Würzburg et j’ai immédiatement été engagée comme soliste. J’avais 20 ans, mon premier rôle a été celui de Lola, dans « Cavalleria Rusticana ».
- Vous avez pris des cours de comédie alors…
Non plus ! J’ai tout appris auprès des metteurs en scène. C’était très important pour moi. Le monde de l’opéra m’était totalement inconnu. J’étais très timide et il m’a fallu du temps pour me sentir à l’aise et pour être capable de donner ce que j’ai en moi. A Würzburg, j’avais encore le sentiment que je pouvais me cacher. Ensuite, il y a eu Mannheim, Dortmund et Hanovre. En « province », on a le temps de se construire petit à petit. Je m’en rends compte aujourd’hui quand je vois d’autres chanteurs : ils montent sur scène avec aplomb, mais souvent au moindre grain de sable, ils s’effondrent.
- On parle beaucoup de vos qualités de comédienne. C’est important pour vous ?
Je ne me vois pas comme une comédienne. J’essaie simplement de ressentir et d’exprimer les choses comme le personnage que j’interprète. Je ne joue pas la comédie.
- Vous avez un regard dramatique… comme maintenant : vous haussez les sourcils !
Je pourrais grimacer de mille et une manière, selon ce que je pense. C’est là mon drame : mon visage est incapable de mentir, c’est parfois un problème. Je ne peux rien cacher. Je n’y arrive pas.
- Le jeu d’acteur des chanteurs d’opéra a-t-il évolué ? Etait-il autrefois plus maniéré, plus pathétique peut-être ?
Je ne crois pas. Encore aujourd’hui, les approches sont variées. Regardez Patrice Chéreau ou Harry Kupfer, ils ont chacun leur propre langage. Le mien a certainement changé, car j’ai évolué et ma manière de m’exprimer aussi. Récemment, j’ai joué Kundry, un rôle que je n’avais pas joué depuis des années. Je ne m’étais absolument pas préparée. J’étais si heureuse et si reconnaissante que ça m’a donné plein d’idées.
- Vous avez déclaré dans une interview que Kundry, c’était vous...
Kundry est sans limites. Quand je dis que je me reconnais en elle, ça prête à confusion. Il y a beaucoup de moi en elle, mais je me retrouve aussi dans d’autres personnages. Il y a aussi quelque chose de moi dans Isolde.
- A l’opéra, comment peut-on se faire une idée réaliste de sa vraie valeur ? Les chanteurs sont identifiés à des rôles, ils sont entourés de béni-oui-oui qui dépendent d’eux. Les compliments sont superficiels et on ne peut pas vraiment se fier aux critiques musicaux.
On y arrive à force d’expérience. Mais on peut aussi vieillir sans avoir jamais conscience des ses capacités. Il faut énormément travailler sur soi, trouver un équilibre, s’écouter chanter, faire son autocritique et écouter les autres, ceux qui ont une bonne capacité de jugement. Il m’est déjà arrivé d’agacer des gens avec mes coups de fil, parce que je sentais qu’ils avaient quelque chose sur le cœur mais ne m’en parlaient pas. Ça me rend folle. Me dire les choses, c’est être honnête envers moi.
- Sur ce plan, qu’est-ce qui a changé avec les années ?
Quand j’ai débuté, je ne connaissais ni le trac, ni l’échec, j’étais comme une bête. Mais je crois que, dans la vie, on ne peut faire faire l’impasse sur ses expériences. C’est le seul moyen d’être plus autocritique et de prendre de l’assurance. Il m’est arrivé de vivre l’attente du public comme une pression énorme. Les gens veulent toujours plus. Au début, on ne peut que gagner…
- ... on n’a rien à perdre
(elle rit) Oui, c’est ça. Il est beaucoup plus facile de faire carrière que de se maintenir au sommet. Moi aussi j’ai eu peur à une époque, mais je l’ai surmontée. Le risque, c’est de se réfugier dans une attitude et de se faire son propre film. Je ne voulais pas de ça. Ensuite, j’ai énormément travaillé sur moi.
- Elisabeth Schwarzkopf assimilait le chant à un sport de haut niveau
Oui, il y a de ça. Mais pour moi, le chant est d’abord l’expression entière et totale d’une personnalité. Un miroir de moi-même.
- Comment vit-on cette ‘mise à nu’ ?
En restant soi-même. Je mets aussi cette ‘mise à nu’ au service de l’art, je veux faire passer quelque chose. Ensuite, je me retire, je ne vais pas sur les plateaux de télévision, je ne me vends pas.
- Si je ne me trompe, vous avez seize rôles wagnériens à votre répertoire. Comment les abordez-vous en général ?
Avec Wagner, on doit toujours penser aux consonnes. Je commence par lire le texte à voix haute, pour repérer le cœur de la phrase. Avec conscience et vigilance ! Tout est là. Ensuite, tout dépend s’il s’agit d’une partie chargée d’émotion, d’une narration ou d’un commentaire. Il faut savoir moduler son expression.
- Vous êtes aussi professeur : comment faites-vous pour enseigner cela ?
J’ai le plus grand respect pour les grands professeurs de chant. Ils n’ont rien de concret à dire, du style : « Tourne le voile du palais vers la droite ». Ils doivent parler par images. A une élève qui psalmodiait littéralement Elsa, j’ai dit : « Ferme les yeux et pense à ton chevalier ». Je ne lui ai pas dit à quoi il ressemblait, c’était à elle de l’imaginer. Elle y est arrivée et ça a tout changé. C’était sa couleur. L’image doit être authentiquement la sienne pour qu’elle puisse lui faire passer la rampe. Il faut savoir fermer les yeux au bon moment et regarder à l’intérieur de soi. Aujourd’hui, on regarde uniquement vers l’extérieur, on a désappris à regarder vers l’intérieur. Ce que je remarque aussi chez les jeunes chanteurs, c’est leur hypersensibilité. A Bayreuth, emmitouflés dans de lourds costumes par 40°C, nous avons dû prendre sur nous ! Croyez-moi, Waltraud agenouillée, en manteau et casque de plastique, dégoulinante de transpiration… Une vraie partie de plaisir ! Quand je n’en peux plus, je me dis : allez, tiens bon !
Edité le : 16-08-04
Dernière mise à jour le : 08-10-04