Taille du texte: + -
Accueil > Maestro > Interview Menhuin

Cliquez ici...

Maestro - 18/11/09

Interview de Yehudi Menhuin

À l’occasion du dixième anniversaire de sa mort, célébré le 12 mars 2009, ARTE a mis à l’honneur Yehudi Menhuin, grand violoniste, chef d’orchestre et humaniste :


Previous imageNext image

Vous avez été considéré comme un enfant prodige. On raconte qu’Albert Einstein aurait dit, après vous avoir entendu : « Je sais maintenant qu’il y a un dieu dans les cieux ! » Plus tard, vous avez été célébré comme un grand humaniste, voire comme un saint. Comment vous percevez-vous vous-même ?
Oh, je ne suis certainement pas un saint ! Je n’en ai pas l’ambition et je sais que je ne peux pas prétendre à ce titre. Non, j’essaie simplement de faire de mon mieux avec ce que je pense et ce que je crois. J’ai mes principes, mais hélas, les principes même justes ne deviennent jamais réalité. On garde toujours l’espoir qu’il y ait un jour un monde meilleur.

Le monde est-il devenu moins bon ?
Je crois que les dangers sont devenus plus grands. L’homme n’a jamais été un ange. Intrinsèquement, il n’a pas changé. La technologie, l’écologie, la science se sont incroyablement développées, mais l’homme à proprement parler, non. Nous ne donnons plus d’éducation à nos enfants, et même la démocratie, qui est en elle-même fabuleuse, n’a pas non plus progressé. En principe, la démocratie devrait permettre de faire entendre les groupes qui n’ont pas voix au chapitre. Or, elle n’y parvient pas toujours. L’autre écueil de la démocratie, c’est de croire que l’on peut disposer de la liberté à sa guise. Mais la liberté, c’est la dignité d’autrui que l’on doit respecter. Y compris de ceux qui ne disposent d’aucune liberté. Cependant, l’éducation à la démocratie n’est malheureusement pas allée de pair avec la responsabilité. La responsabilité première réside manifestement uniquement dans l’économie. Nous ne courons qu’après le profit et le pouvoir.

Existe-t-il, selon vous, un régime idéal ?
Il nous faudrait des hommes comme Richard von Weizsäcker et des politiciens qui ne veulent pas seulement profiter de leur position, mais qui ont une vraie vision et suffisamment d’argent pour conserver leur indépendance. Nous en avons connu. Et puis, il y a eu un régime aristocratique, qui naturellement ne représentait pas le peuple, mais qui a quand même pris ses responsabilités quant à l’avenir. Aujourd’hui, on ne réfléchit pas plus loin qu’à un horizon de six mois, parfois deux ans, en tout cas toujours jusqu’aux élections suivantes. Bien sûr, la politique compte quelques hommes merveilleux. Comme l’a dit Churchill, la démocratie est le plus mauvais système de gouvernement, à l’exclusion de tous les autres. Il y a beaucoup de travail à accomplir. Y compris dans les établissements scolaires, et c’est pourquoi je participe à ce projet où nous nous rendons dans les écoles difficiles. Dès que les enfants commencent à chanter et à danser, tous les préjugés tombent. On oblige les enfants à lire, écouter et voir des choses terribles. On anéantit ainsi tout ce qui pourrait se développer en eux. Il est effrayant de brutaliser ainsi la jeunesse. Les problèmes de la société sont profonds.

Vous avez vous-même quatre enfants ; avez-vous réussi à les préserver ?
Oui, je crois que oui. Souvent, de nous deux, c’est ma femme qui a dû être le meilleur père. Les femmes s’occupent de l’avenir, elles vous ramènent dans le concret de la réalité, souvent, elles se refusent à suivre des théories absurdes, parce qu’elles donnent la vie. L’homme, lui, pense avoir découvert quelque chose, avoir trouvé la théorie définitive, la vérité, en tout cas, c’est ce qu’il croit. À partir de là, il veut contraindre la vie toute entière à aller dans cette direction. S’il s’agit d’art ou de science, cela peut être positif. Mais dès lors que cela repose sur la haine et le ressentiment, comme chez les dictateurs, cela ne conduit qu’à l’anéantissement …

Comment en êtes-vous venu à ce constat ?
Eh bien, peut-être parce que, étant jeune, je me suis toujours demandé pourquoi le monde était parfois si détestable, pourquoi les hommes devaient vivre dans une infinie tristesse et un tel désespoir, et pourquoi il fallait en passer par tant de souffrances.

Si vous deviez résumer en un mot votre vie incroyablement riche…
Accordez-m’en trois : amour, bonté et chance. J’ai eu des parents et des amis merveilleux. J’ai eu la chance de pouvoir vivre avec la musique et de pouvoir faire quelque chose qui m’apporte toujours de la joie, que ce soit en tant que violoniste ou chef d’orchestre. Dès le départ, j’ai voulu exprimer quelque chose qui émeuve les gens. Par la musique, je pouvais parler à tous les hommes, noirs, jaunes ou blancs… C’est ce qui a été le plus beau dans ma vie, une vie qui a ouvert toutes les portes et tous les cœurs.

Votre soutien à Wilhelm Furtwängler, peu après la fin de la guerre, a indigné beaucoup de gens. Vous avez été publiquement qualifié de traître et de collaborateur. Comment voyez-vous l’Allemagne moderne ?
Si l’on parle de l’Allemagne d’aujourd’hui, on peut simplement dire : c’est le premier pays qui a sérieusement et systématiquement travaillé à se libérer des anciennes idéologies. Le centre de documentation culturel des Sinti et Roms d’Allemagne à Heidelberg en est une illustration. Je me trouvais à son inauguration. Il y a là beaucoup d’hommes bons. Le poison s’infiltre dès qu’il y a des frustrations, économiques ou autres. Et il y a toujours quelqu’un de plus fort pour chercher à en profiter. C’est précisément l’existence de la démocratie qui donne la liberté d’exprimer des idées et des théories destructrices.

Vous avez fait l’objet d’innombrables biographies. Êtes-vous toujours d’accord ?
Généralement non : il est beaucoup de choses que j’ai ressenties tout autrement. Dans l’une d’entre elles, le nom de son auteur m’échappe, rien n’est vrai, sinon ce que j’ai moi-même écrit.

Si l’on devait tourner un film sur vous, qui pourrait jouer votre rôle ? De toute façon, il faudrait que vous jouiez vous-même Paganini…
Je ne désire nullement être un héros, et je ne serais d’ailleurs pas à la hauteur. Je n’ai pas de réponse à votre question, mais j’aime le film que Bruno Monsaignon a tourné sur moi.

Vous possédez tant de dons. Y en a-t-il d’autres que vous auriez aimé avoir ?
Beaucoup plus d’aptitudes pour le sport, mais aussi des capacités intellectuelles notamment en mathématiques ou en sciences naturelles. J’aurais aimé maîtriser toutes les langues. Tant de choses me manquent…

Avez-vous peur de la mort ?
Pas vraiment. J’ai peur que des hommes bons disparaissent chaque jour, que de grandes œuvres d’art soient détruites ou encore des forêts entières. J’ai peur que la situation n’empire. Tout cela m’est insupportable. Vous, la jeune génération, vous allez hériter d’une situation qui n’a rien d’enviable.

Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael
Interview de Yehudi Menuhin, le 16 décembre 1997 à Fontainebleau
©2009 Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 12-03-09
Dernière mise à jour le : 18-11-09