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19/04/07

Interview de Yves Carcelle

Président Directeur Général de Louis Vuitton


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Qu’avez-vous pensé du film « Marc Jacobs & Louis Vuitton » de Loïc Prigent qui propose une lecture quand même pas très classique d’une maison de haute couture ?
Nous avons tous ressenti, moi le premier, une grande émotion. C’est notre vie chez Louis Vuitton, notre vie avec Marc, tout ce processus créatif qui aboutit à ce point d’orgue qu’est le défilé et qui rythme la vie d’une maison de mode. Mais il montre aussi les hommes et femmes qui participent à cette aventure et cette passion partagée pour la création. Je souhaiterais que le grand public à travers ce film, découvre ce qu’est, pour paraphraser Bernard Arnault, « La passion créative ». On ne crée pas sans passion, et ce film le montre. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de films ou de documentaires qui aient montré ce processus créatif d’une manière aussi intense. Il y a la légèreté de ton, c’était la règle. Nous connaissions Loïc Prigent, nous savions comment il allait aborder ce sujet avec son humour, parfois décapant et qui prend les situations de façon inattendue voire à rebrousse poil. Mais derrière le côté humoristique et superficiel, il y a souvent une réflexion en profondeur : comprendre le processus créatif. En tant que managers, nous connaissons cette magie, mais le film donne la possibilité au grand public de voir comment un créatif de la mode comme Marc Jacobs se nourrit du monde de l’art, du cinéma, de voir cette interférence intellectuelle et créative qui aboutit à ce résultat.

Vous êtes l’artisan de la venue de Marc Jacobs chez Louis Vuitton en 1997. Pourquoi lui ?
C’est une démarche que nous avons faite avec Bernard Arnault, un moment important pour Louis Vuitton, car cette maison, née en 1854, était jusqu’alors centrée uniquement sur le voyage et la maroquinerie et vivait dans l’éternité des malles conçues au XIXe et toujours fabriquées de la même façon.
En 1997, la maison Louis Vuitton décide de rentrer dans le monde de la mode, donc de l’éphémère. Il fallait pour cela quelqu’un qui soit capable de comprendre l’air du temps, mais aussi de le comprendre à travers l’œil d’une maison qui avait 150 ans d’histoire. L’idée vient de Bernard Arnault. Je connaissais le travail de Marc Jacobs comme inspirateur de la tendance grunge à New-York, et je suis allé le voir. On a eu de longues conversations, et j’ai découvert au-delà de l’image, quelqu’un avec une profondeur incroyable, capable, comme un artisan, de passer des semaines à définir la forme d’une manche ou d’une poche pour que l’esprit d’une collection soit totalement conforme à sa volonté. C’était un artisan de la mode, capable de se plonger dans l’histoire, les racines, l’âme de Louis Vuitton et capable aussi de capter, plus que quiconque je crois, l’air du temps. On voit cette agilité intellectuelle, ce regard sur le monde qui l’amène à créer à chaque fois, une collection qui est complètement Louis Vuitton et en même temps complètement moderne.

Et ce potentiel, vous l’aviez senti immédiatement ? Parce que c’était tout de même un pari assez osé, de faire venir celui qui, à l’époque, passait pour « l’enfant terrible », c’était un certain risque…
Le risque était d’introduire la notion d’éphémère dans une maison qui vivait au rythme de l’éternité. Mais je crois au choc des cultures, à l’inspiration, à la fécondation. Il ne faut jamais juger les créateurs sur l’image qu’on veut leur coller. Il y a chez Marc une profondeur souvent cachée par un discours drôle. Mais c’est quelqu’un dont l’inspiration créative est vraiment profonde.

Il est arrivé dans une maison assez classique, avec des codes qu’on peut imaginer plutôt rigides. Est-ce qu’il a une sorte de cahier des charges ou est-il libre dans son processus de création ?
Je crois que c’est plus complexe que cela. Une maison, surtout de notre taille – nous sommes devenus le leader mondial du luxe - ce n’est jamais un one-man-show. Marc a passé plusieurs mois avec nous avant de créer la première collection de prêt-à-porter. Il s’est totalement plongé dans notre univers, il sait que ses collections doivent être reconnues comme Louis Vuitton, et pas comme une autre maison de luxe. L’expression ultime pour lui de sa façon de voir la mode est le défilé et là, il a carte blanche. Pour un créateur de mode, s’exprimer deux fois par an à travers le défilé est un moyen de résumer l’énergie qu’il met, et sa vision de la mode à travers Louis Vuitton à un moment de l’histoire. Là, on ne peut pas décider à plusieurs. Mais il n’y a pas que le défilé, il y a beaucoup d’autres produits et de créatifs chez Louis Vuitton. Donc dans certains domaines, son intervention est totale, et dans d’autres, il y a réflexion partagée. Le film le montre bien, dans le premier défilé de prêt-à-porter, il n’y avait qu’un seul sac, alors que tout le monde attendait de lui qu’il lance des sacs. Mais on en avait longuement parlé, Marc a été recruté pour une collection de prêt-à-porter, même si ça doit surprendre le monde entier. Le défilé, c’est des produits, une ambiance, des éléments épars, c’est une création rassemblée. Quinze minutes d’une émotion intense pour trois ou quatre mois de travail.

Est-ce que vous avez l’intention de continuer la collaboration avec des artistes comme Takashi Murakami ?
Le travail de Louis Vuitton avec le monde de l’art et de l’architecture est une démarche permanente chez nous. Dans le film nous voyons Stephen Sprouse ou Murakami. Des gens comme Bob Wilson ou Olafur Eliasson qui participent à nos vitrines, des gens comme Zaha Hadid, Shigeru Ban ou Andrée Putman qui créent une œuvre d’art pour célébrer les icônes de Louis Vuitton… c’est une démarche permanente. Lorsqu’on a une identité très forte, on ne craint pas d’être fécondé par des apports créatifs extérieurs. Ce n’est pas une recette mais cela nous intéresse et nous interpelle d’imaginer régulièrement des processus créatifs avec des personnes qui n‘appartiennent pas au monde de la mode mais au monde de l’art, de l’architecture, et qui viennent collaborer avec Louis Vuitton. Il y a eu beaucoup de ces contributions et il y en aura encore.

Interview : Sabine Lange
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Thema: Le spectacle de la mode
ARTE F
vendredi, 27 avril 2007 à 22h10

Marc Jacobs & Louis Vuitton
(France, 2007, 75mn)
ARTE F
Réalisateur: Loïc Prigent

Edité le : 18-04-07
Dernière mise à jour le : 19-04-07