- À Munich, votre réputation de génial touche-à-tout n’était plus à faire…… Il est vrai que j’ai beaucoup entrepris toutes ces années. Maintenant que je suis chef d’orchestre de la « Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken Kaiserslautern », j’ai le sentiment de boucler la boucle. De ce que j’ai réalisé à titre professionnel au cours de ces 32 dernières années, il n’y a rien à jeter, je peux tirer profit de tout à présent.
- Commençons par le commencement…
Je suis né à Münster en 1956 et j’ai grandi à Bonn. Après mon baccalauréat, je suis entré à l’École supérieure de Düsseldorf pour étudier le violon. J’ai passé mon examen à 21 ans, puis je suis parti en Amérique pour étudier auprès d’Oscar Shumsky. Parallèlement, je jouais depuis l’âge de 16 ans avec le quatuor pour cordes Cherubini. A cette époque, j’ai obtenu mon premier poste de chargé de cours à Düsseldorf.
- Quand avez-vous commencé à diriger un orchestre ?
À 28 ans, je suis retourné en Amérique pour étudier auprès de Joseph Gingold à Bloomington (Indiana). Là, par pur intérêt pour la musique, j’ai suivi aussi des cours de direction musicale. Je me suis acheté une baguette dans un magasin de musique. Ultérieurement, c’était à Manille lors d’une tournée, on m’a soudain demandé de diriger un orchestre, ce que j’ai d’ailleurs fait, c’était plutôt un « apprentissage sur le tas ». Mais les choses ont pris un tour si favorable que j’ai été approché pour diriger l’Orchestre de chambre de Detmold, puis ensuite l’Orchestre de chambre de Munich, dont j’ai été le directeur artistique pendant 11 ans de 1995 à 2006.
- Mais en même temps, vous avez accepté en 1995 une chaire à l’École supérieure de musique « Hanns Eisler » à Berlin, dont vous vous êtes devenu ultérieurement le recteur.
Oui, c’était après mon passage à l’École supérieure de musique de Detmold (de 1988 à 1995). La fonction de recteur ait sans doute été la moins musicale de toutes mes activités, mais j’ai appris énormément, et aujourd'hui encore je tire profit de cette période. J’ai appris à dialoguer, à aborder ouvertement les problèmes et à les résoudre dans la concertation.
- De 2000 à 2005, vous avez été également le directeur artistique du Concours international de musique de l’ARD, une tâche qu’une fois encore vous avez prise à bras-le-corps, avec verve et enthousiasme.
J’ai introduit quelques innovations, parmi lesquelles l’obligation faite aux candidats de répéter dans un délai imparti un morceau contemporain d’une grande difficulté. Cela permet de voir immédiatement si un participant est doté d’une forte personnalité artistique. J’ai par ailleurs demandé que les candidats jouent avec un orchestre de musique de chambre privé de chef. En effet, cela traduit aussi l’aptitude des musiciens à nouer un partenariat avec un orchestre. Par ailleurs, il me tenait beaucoup à cœur de promouvoir la carrière des lauréats après le concours. Nous avons donc institué notamment un festival de musique de chambre qui existe aujourd'hui encore.
- Vos conseils ont été également sollicités lors de la fusion de l’Orchestre symphonique de la Radio sarroise avec l’Orchestre radiophonique de Kaiserslautern, de laquelle est issue l’actuelle « Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken Kaiserslautern ». Vous-même avez été le témoin du combat de l’Orchestre radiophonique de Munich pour sa survie. Y a-t-il là des parallèles ?
Les deux cas sont difficilement comparables, et d’ailleurs la solution retenue à Munich est différente. Nous aussi, nous étions confrontés à des problèmes, mais nous avions la chance de pouvoir tirer les leçons des erreurs commises par d’autres avant nous. De plus, les présidents des chaînes régionales SWR et SR, MM. Voss et Raff, ont abordé la chose en visant le long terme, ils ont consulté nombre d’organes des deux chaînes pour étudier le dossier sous ses multiples aspects et le refermer avec des mesures sociales d'accompagnement. L’orchestre compte actuellement 114 musiciens qui, par le jeu des départs à la retraite intervenus d’ici lors, ne seront plus que 90 environ dans sept à dix ans. Au demeurant, c’est à mes yeux un signe très positif que presque aucun d’entre eux n’ait accepté une retraite progressive ou les indemnités proposées : dans cette nouvelle phase, ils veulent tous être partie prenante.
- Vous n’êtes donc pas venu pour donner un grand coup de balai…
Non, je dois simplement être un garant de la qualité, ce qui est une tâche exaltante. Songez à la diversité du répertoire desservi naguère par nos deux ensembles. Nous pouvons maintenant prendre appui sur cette expérience ! Non seulement nous couvrons le vaste répertoire des XIXe et XXe siècles, nous faisons aussi une large place à la nouvelle musique – j’ai par exemple institué la formule de « compositeur en résidence ». En outre, c’est avec une affection particulière que nous nous consacrons en priorité aux prestations vocales, de l’oratorio aux soirées d’opéras ou d’opérettes.
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Certes, nous avons au programme des œuvres pour grand orchestre. Actuellement, nous nous consacrons assidûment à Tchaïkovski et avons mis au programme des œuvres majeures de Jörg Widman pour des formations importantes. Nous pouvons aussi interpréter la « Symphonie alpestre », mais tous les musiciens ne sont pas toujours sur scène, ce qui est normal pour un orchestre de cette taille. Il est même possible de diviser momentanément l’orchestre en deux pour jouer en parallèle, puisqu’en effet nous disposons de deux salles, l’une à Sarrebruck et l’autre à Kaiserslautern. Un orchestre ne peut que gagner à se produire occasionnellement en formation réduite et à se consacrer à des œuvres du classicisme précoce. C’est bénéfique même pour une symphonie de Mahler ou de Bruckner.
- Vous arrive-t-il aussi de quitter vos deux ports d’attache de Sarrebruck et de Kaiserslautern avec votre orchestre ?
Naturellement. Dès cette saison, nous sommes présents dans diverses métropoles allemandes comme Munich et Francfort. Une tournée prolongée à travers la Suisse est prévue pour la saison prochaine et des déplacements dans des pays plus lointains sont en discussion. Par ailleurs, nous réalisons régulièrement des enregistrements. Un CD avec des œuvres de Frank Martin paraîtra chez ECM dans les prochains mois, et par ailleurs nous publions toutes les symphonies de Mendelssohn chez OehmsClassic. Nous ne devons pas oublier que nous sommes un orchestre radiophonique. Nos deux salles sont petites, mais nous avons des auditeurs dans le monde entier. Toute la France écoute nos concerts à la radio, nombreuses sont les retransmissions vers la Chine, l’Amérique latine et de nombreux pays dans le monde. Nous devons assumer cette responsabilité. Mais naturellement, nous sommes aussi un facteur culturel de poids au niveau local et nous devons avant tout nous mettre au service de notre public citadin.
- Vous êtes passé d’un orchestre de chambre de 24 musiciens à un ensemble de plus de cent personnes. Que vous a-t-il fallu apprendre de plus sur le plan de l’organisation et de la direction orchestrales ?
Un orchestre de chambre pourrait jouer seul la plupart des œuvres. Le chef d’orchestre n’est pas essentiel dans son rôle d’organisateur, mais sur le plan artistique il doit donner forme à la moindre nuance. Il en va autrement dans un orchestre symphonique. Une tâche de coordination beaucoup plus importante s’ajoute à la responsabilité de la composition artistique. Il faut réfléchir à la manière de se faire comprendre de tous, des premiers aux derniers pupitres, des violons jusqu’aux trombones qui, de l’arrière, n’entendent pas toujours bien ce qui se joue à l’avant. Les musiciens sont tributaires des signes du chef.
- Dans quelle mesure un orchestre doit-il être également dirigé sur le plan humain ?
Les musiciens ne cessent jamais d’être des êtres humains. La fusion des deux orchestres a réuni pour la première fois de nombreuses personnalités qui doivent apprendre à se connaître. À nous de placer, pour le bien de l’orchestre, tel musicien aux côtés de tel autre, pour ne prendre qu’un exemple. Cela exige en permanence des qualités de meneur d’hommes. Vous voyez donc que nous avons fort à faire. Mais j’adore ce climat de renouveau, ce défi !
Interview: Teresa Pieschacón Raphael






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