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17/03/05

Interview de l'écrivain Bodo Kirchhoff

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Thomas Neuhauser (T.N.): Monsieur Kirchhoff, tous les enseignants qui participent au conseil de discipline qui concerne l’élève accusé de viol ont vécu des traumatismes, blessures, frustrations, et rancœurs qui sont profonds, et qui resurgissent au fur et à mesure du déroulement du conseil de discipline. Peut-on parler d’une prédestination particulière des enseignants ?
 
img_petit_kirchhoff_01.jpg.imageDataBodo Kirchhoff (B.K.): Je ne pense pas que les enseignants soient plus prédestinés que d’autres personnes. Mais s’ils ont choisi d’enseigner, ce n’est pas par hasard. Ils exercent une profession où l’on a surtout des relations avec des personnes qui se trouvent en position d’infériorité. Il va de soi que les enseignants ont la possibilité de cacher leurs propres faiblesses pendant un certain temps, mais ils se trouvent dans une situation de grand stress, et sont exposés à des provocations particulières. Tôt ou tard, ces faiblesses resurgissent, comme je l’ai montré.
 
T.N.:Peut-il exister un rapport avec le fait que les enseignants sont toujours confrontés aux jeunes, qu’ils les côtoient constamment et que cela leur rappelle nécessairement leur propre jeunesse ?
 
(B.K.): Les enseignants sont souvent des gens qui ont du mal à devenir adultes, ou bien qui veulent prolonger indéfiniment leur jeunesse par le biais de leur travail à l’école, qui veulent parfois y rattraper beaucoup de choses qu’ils n’ont pas réussies pendant leur jeunesse. Certains vont même enseigner dans les écoles qu’ils ont fréquentées en tant qu’élèves. Ils sont donc particulièrement confrontés à tout cela.
 
T.N.: Votre nouveau roman intitulé « Wo das Meer beginnt » parle aussi d’un viol présumé dans un lycée – il y a donc une continuité. Cependant, l’intrigue est nettement plus complexe, elle se déroule à différents moments, et il n’y a pas d’unité de temps et de lieu. Quel est le rapport entre le livre et le scénario ?
 
B.K.: Le roman me permet d’être mon propre producteur à tous les égards. Je peux écrire exactement ce que je veux, raconter ce que je souhaite. Ce roman n’est vraiment pas la suite directe du scénario. Après avoir écrit le scénario, j’ai remarqué quels étaient les personnages qui m’intéressaient vraiment, ce vieux professeur, M. Branzger, et son élève, qui est le pivot de l’histoire. J’ai alors poursuivi avec une liberté totale. Quant au rapport entre livre et scénario, il faut savoir que certaines contraintes sont inhérentes au scénario : il faut respecter la durée de 90 minutes, et répondre à certaines attentes propres à la télévision, au format ; le roman offre des marges de manœuvre, on est entièrement libre, c’est en tous cas ce que je ressens.
 
T.N.: Quand vous travaillez sur des scénarios, je pense notamment à « Mein letzter Film », vous avez apparemment une prédilection pour la réduction et la concentration sur une structure narrative simple - à moins que ce ne soit dû aux contraintes de la télévision que vous avez mentionnées ?
 
B.K.: Non. Dans « Mein letzter Film », j’ai justement eu la possibilité de me soustraire dans une large mesure à ces contraintes. Je crois que c’est une exception. Dans le téléfilm qui porte le titre « Conseil de discipline », nous avons également souvent réussi à échapper à ces contraintes, car nous avions affaire à une situation qui n’est pas réellement caractéristique : une unité de temps et de lieu, et le fait que toute l’action se déroule dans une pièce. Mais pouvoir réussir ce genre de choses comme cela a été le cas dans « Mein letzter Film », c’est certainement exceptionnel, et pas facile à reproduire.
 
T.N.: Quelqu’un a-t-il émis des réserves sur la possibilité de maintenir la tension pendant tout le film, alors que l’action se concentre fortement sur ce Conseil de discipline ?
 
B.K.: En ce qui me concerne, je n’ai jamais ressenti de doutes. Je pense plutôt que c’est cela la seule chose intéressante. Vous savez, la télévision, ce n’est pas le cinéma, le cinémascope, l’action. La télévision montre des visages, et elle montre les émotions sur les visages. C’est unique, c’est formidable que la télévision montre ce genre de choses. J’ai donc eu le sentiment que cela conviendrait à la télévision, et nous avons une excellente opportunité.
 
T.N.: Vous arrive-t-il d’éprouver un choc en tant qu’auteur lorsque vous voyez tout d’un coup un personnage à l’écran alors qu’il n’avait pris forme jusque là que dans votre tête ?
 
B.K.: Généralement non. Disons que j’ai déjà amorti le choc en écrivant le roman juste après le scénario. Le roman était plus ou moins terminé lorsque j’ai vu le film. J’accepte alors, ou je suis plus disposé à accepter que le personnage ne ressemble pas entièrement à ce qui avait pris forme dans mon esprit.
 
T.N.: Vous n’en souffrez donc pas ?
 
B.K.: Non, non. Pour moi, il n’y a pas de problème. C’est ainsi, c’est tout. Mais il faut le savoir lorsqu’on fait un travail de ce genre. C’est ainsi qu’il y a eu un léger décalage du personnage principal dans le film. A l’origine, le scénario prévoit que c’est le vieux professeur, M. Branzger, qui est le personnage principal, le héros tragique, en quelque sorte. Comme dans le film « Douze hommes en colère », dont Henry Fonda était le héros. Il y a eu un transfert, et c’est la principale, incarnée Senta Berger, qui est devenue le centre de l’action dramatique.
 
T.N.: M. Branzger – joué de façon impressionnante par Peter Fitz – est le personnage principal de votre roman.
 
B.K.: Oui, tout à fait. Cela a toujours été le cas, ce qui explique que j’ai décidé d’écrire le roman après, parce qu’il m’intéressait tout particulièrement.
 
T.N.: Dans le téléfilm « Conseil de discipline », on entend quelqu’un dire « Personne ne connaît moins l’amour qu’un lycéen », ce à quoi M. Branzger répond : « Et personne n’y a accès aussi facilement ». Les professeurs qui se sont réunis sont-ils tous des déçus de l’amour ?
 
img_petit_kirchhoff_02.jpg.imageDataB.K.: Disons que ce sont des professeurs qui ont fait une croix dessus une fois pour toutes, probablement un peu trop vite pour la majorité d’entre eux. Ce sont des personnes qui ont peur d’affronter l’amour. Un élève ne sait pas à quel point l’amour est difficile, et se jette simplement dedans. C’est cela, la grande différence.
 
T.N.: Est-ce le privilège de la jeunesse ?
 
B.K.: Non, ce n’est pas le privilège de la jeunesse. C’est la naïveté naturelle chez les jeunes, qui peut entraîner des expériences formidables, tout comme d’autres très douloureuses.
 
T.N.: Bodo Kirchhoff, merci de nous avoir accordé cet entretien.
 
Propos recueillis par Thomas Neuhauser, ARTE Deutschland, janvier 2005

Edité le : 31-01-05
Dernière mise à jour le : 17-03-05