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02/06/06

Interview de la basse René Pape

par Teresa Pieschacón Rafael



- Vous avez déclaré dans une interview : « J’ai d’abord été en prison, ensuite j’ai été roi, et il a fallu un certain temps pour que je sois un être normal »…
Avec la prison, je faisais bien sûr allusion à l’époque passée en RDA. Et en parlant du roi, je pensais à mes rôles, mais c’était plutôt un jeu de mots, car j’aurais de toute façon suivi ma carrière artistique.

-Que seriez-vous devenu si le Mur n’était pas tombé ?
Nous serions aussi ici aujourd’hui. J’aurais peut-être fait partie des privilégiés autorisés à voyager, mais j’aurais sûrement pu travailler au niveau international, peut-être dans une mesure moindre. À l’époque, on disait, c’est vrai, que les artistes se laissaient instrumentaliser. Mais le problème existe dans tous les systèmes, car les artistes ont un grand besoin de liberté et il n’est pas facile de le réprimer. J’aimerais connaître celui qui déclinerait l’invitation à dîner d’un chef d’Etat, fût-il un dictateur. Je ne dis pas que cela me serait arrivé, mais on ne peut pas condamner les artistes en bloc, car on ne connaît que la moitié de la vérité.

-Comment êtes-vous venu à la musique ?
Je suis né à Dresde en 1964 et j’y ai été élevé par ma grand-mère. Ma mère était coiffeuse et mon père cuisinier, mais ils se sont séparés quand j’avais deux ans. Ma grand-mère était très mélomane. Avant la guerre, Dresde n’avait rien à envier sur le plan musical, et ma grand-mère, quand elle était jeune, assistait presque tous les jours à des concerts et des opéras. Le père de ma mère avait aussi chanté, comme ténor dans des opérettes, mais il avait cessé bien avant ma naissance. C’est sans doute de lui que je tiens ce don, mais c’est ma grand-mère qui m’a mené à la musique.

- C’est ainsi que vous êtes entré dans le Dresdner Kreuzchor.
Oui. J’ai dû alors prendre les mesures nécessaires, c’est-à-dire apprendre le piano et le solfège. Je suis arrivé dans un véritable internat, comme chez les Thomaner. Nous ne faisions que de la musique du matin au soir. Martin Flämig dirigeait le chœur à l’époque. Rudolf Mauersberger était décédé un an avant mon arrivée.

- Dans quelle mesure la dictature du SED s’est-elle immiscée dans vote vie ?
Je suis resté sept ans au Dresdner Kreuzchor, à partir de l’âge de huit ans. Je ne me suis jamais senti socialiste, et je me suis posé beaucoup de questions. Comme nous pouvions voyager, nous avions aussi beaucoup de points de comparaison. Non seulement du point de vue matériel. Quand j’ai quitté l’école, j’ai pu entrer dans l’enseignement supérieur sans baccalauréat et j’ai continué à chanter. Je n’ai pas dû faire de service militaire, ce qui m’a fait gagner beaucoup de temps.

- Pensez-vous que cela aura été propice à votre développement affectif mais aussi artistique ?
J’ai beaucoup appris. Peut-être certaines choses se sont-elles produites trop tôt, par le fait que j’ai eu un engagement dès 22 ans. Mon premier enfant est né quand j’avais 25 ans. Et ensuite la série des voyages a commencé. Ce n’était pas facile. Quand j’y pense maintenant, j’aurais pu faire certaines choses un peu plus tard, mais je suis à vrai dire content de ce qui m’est arrivé. Mes enfants sont aujourd’hui adolescents et vivent à Dresde. Et je vis maintenant à Berlin.

-De par la typologie des rôles, en tant que basse, vous êtes abonné aux personnages chargés d’autorité, des prêtres ou des pères. Comment avez-vous pu compenser le manque de maturité quand vous étiez jeune ?
Nous sommes aussi des comédiens. On se glisse dans la peau de personnages que l’on ne jouerait pas dans la vie privée. C’est un réel plaisir que de se déguiser, d’entrer dans différents personnages et dans différentes langues, depuis le roi jusqu’au prêtre en passant par le père, le bouffon ou Don Juan. Ce sont des caractères très variés que l’on n’a pas envie d’être dans la vie parce que ce serait trop fatigant (il rit). Il se peut que certains se cachent dans leurs rôles. L’un de mes premiers rôles a été Gremin. On m’a mis une perruque blanche, on m’a maquillé et je marchais un peu de travers. Mais bien sûr, ma voix était très jeune. On m’a souvent reproché d’avoir une voix trop jeune pour certains rôles comme Rocco ou Sarastro.

-Vous êtes quand même content qu’on ne vous dise pas le contraire !
Oui, je réponds toujours : « Il vaut mieux jouer un rôle de père à vingt ans qu’un jeune amant à soixante ans » (il rit).

-Avez-vous découvert des analogies entre vous et un personnage que vous avez incarné ?
C’est un échange permanent. Chaque personnage a quelque chose de moi et inversement.

-Ce côté psychologique prend-il trop de place ?
(Hum...) Bien sûr, on se contente parfois de jouer, mais quand on veut être vraiment bon et enthousiasmer le public, on ne peut pas se contenter de dire : « Bon, je me change et je deviens quelqu’un d’autre ». J’exerce ce métier depuis plus de quinze ans, et tout cela fait maintenant partie de moi-même. Quand je joue le roi Marke, j’y mets beaucoup de ma vie privée ; quand je joue Don Giovanni, … un peu moins (il rit)…

-Ah bon…
(Il rit) Et quand je suis le roi Henri, il n’y a rien de moi. Bien sûr, je ne confonds pas ma vie privée avec la scène, mais quand on est une bête de scène comme moi, les frontières deviennent floues. Comme nous travaillons dans l’excès, tout tend à s’entremêler.

-Qu’éprouve-t-on quand on est une bête de scène ?
Un sentiment bizarre. Lorsque je préparais le rôle de Gurnemanz dans Parsifal pour New York, je me disais à la fin : « Une fois sur scène, tu seras content quand ce sera fini. » Mais, en fait, j’étais réellement triste de devoir quitter la scène. Je voulais continuer à chanter. Et c’est encore comme ça aujourd’hui.


Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 01-06-06
Dernière mise à jour le : 02-06-06