Difficile d’en juger par soi-même. Je crois avoir rendu crédible ce rôle aux nombreuses facettes. Grâce à ma personnalité, ma présence sur scène, mon timbre qui, à l’époque, était celui d’une mezzo, et se mariait parfaitement avec celui des sopranos dans les rôles de Sophie et de la Maréchale. Et apparemment, mon tempérament scénique correspondait au rôle d’Octavian, qui est très riche sur le plan de l’interprétation.Votre mère était la comédienne Sabine Peters. Vous aussi vouliez devenir comédienne
Oui, c’est vrai. C’est pourquoi je me suis intéressée aux rôles qui me permettaient de m’exprimer pleinement comme comédienne.
Pendant vingt ans, vous avez brillé sur les scènes du monde entier en incarnant Octavian...
... (rire) Oh, pendant bien plus longtemps ! J’ai interprété pour la première fois Octavian à Munich, en 1967. A l’époque, j’avais remplacé Hertha Töpper au pied levé. Puis j’ai obtenu le rôle pour la première de la nouvelle mise en scène du « Chevalier ». J’avais déjà chanté ce rôle à Londres. Après le succès retentissant de la production munichoise, j’ai joué Octavian sur les grandes scènes du monde : au Met, à la Scala, à Vienne – partout…
L’image que l’on associe à ce rôle travesti a-t-elle évolué au fil du temps?
Je pense que oui. Je crois que le jeune aristocrate dont rêvaient Hofmannsthal et Strauss est devenu un petit bourgeois. Les metteurs en scène modernes regardent ce qui se cache derrière la façade, ils placent l’accent ailleurs que dans le cadre classique de l’opéra, et se démarquent du goût habituel. La mise en scène de Peter Konwitschny à Hambourg comporte notamment certaines choses auxquelles on ne songeait même pas à l’époque …Auparavant, il était impensable qu’un rôle soit porteur d’une telle désillusion. Peut-être qu’à l’époque, on se laissait davantage inspirer par la seule musique, sans remettre le texte en question...Quelle mise en scène vous est le plus restée en mémoire ?
Bien évidemment, celle du « Chevalier à la rose » à Munich d’Otto Schenk et de Carlos Kleiber en 1972. Elle est devenue légendaire. Cette production, que d’aucuns trouveront veillotte aujourd’hui, avait pourtant beaucoup de charme. C’était une mise en scène « incarnée », très solide, et ce que Carlos Kleiber lui a apporté était tout simplement unique et inoubliable. J’avoue que cela m’a beaucoup marquée. Il en existe une captation sur vidéo mais Kleiber n’a jamais autorisé sa publication sous forme de CD. Je ne sais pas où en sont les choses après sa mort.
Comment l’ambiguïté inhérente à un rôle travesti se manifeste-t-elle sur le plan musical ?
Les femmes ont investi les rôles de castrats après la disparition de ces derniers. La tessiture des mezzo-sopranos, le timbre sombre de mezzo se prêtent particulièrement bien aux très jeunes amoureux un peu androgynes comme le Chérubin, Octavian ou Sesto dans Titus de Mozart. (La tessiture des mezzo-sopranos ressemble d’ailleurs beaucoup à celle des ténors). Elle exerce un attrait dont Richard Strauss a voulu tirer profit dans sa musique aux sonorités très particulières. A cela vient s’ajouter la touche érotique des travestis. On joue sur le voyeurisme de certaines personnes. Que voulez-vous dire ?
(rire) Toute mezzo-soprano qui n’est pas trop corpulente a du mal à échapper à son rôle travesti (rire). Il a toujours fallu que je garde la forme exprès pour cela. Après la relâche estivale, je devais reperdre 2 à 3 kilos pour entrer à nouveau dans mes pantalons (rire). Ce n’était pas facile. J’aurais aimé chanter certains rôles féminins tout autant que celui d’Octavian. Je n’ai jamais voulu être cantonnée aux rôles travestis. Mais je reconnais que le rôle d’Octavian fait toujours beaucoup d’effet, comme celui du prince Orlovski...
…dans la « Chauve-Souris » de Johann Strauss, que vous avez également interprété.
Oui, j’ai été véritablement cataloguée. C’est un plus petit rôle, comparativement. Le prince Orlovski met de l’animation au second acte de la Chauve-Souris. Mais quand on fait bonne figure en queue-de-pie, que l’on est crédible en pantalon et que l’on a de bonnes jambes, eh bien, ... le public regarde volontiers (rire)
En cette époque de PACS, mariages homosexuels et médias saturés de sexualité, les rôles travestis n’ont-ils pas perdu leur piquant ?
En incarnant de tels personnages sur scène, on véhicule toujours une certaine esthétique, on crée un univers dans lequel beaucoup de personnes projettent leurs rêves, un univers qu’elles idéalisent. Elles vivent au travers de ces personnages. J’en ai fait moi-même l’expérience : on s’identifie à quelqu’un qu’on n’est pas. Quand on est sur scène, on a un impact immense sur des personnes qui vivent un rêve au travers de personnages fictifs et ne peuvent plus séparer le rêve de la réalité. C’est parfois difficile et cela peut être très gênant.Vous avez mis en scène le « Chevalier à la rose »…
Oui, d’abord au Staatstheater d’Oldenbourg. Dieu merci, j’avais vu la mise en scène de Ruth Berghaus dans les années 1970, et cela avait été un déclic. Elle remettait en question le « bonheur » de Sophie et d’Octavian, coupant radicalement l’opéra de tout lien avec son époque. Cela m’a ouvert de nouvelles perspectives et m’a donné le courage de faire ma propre mise en scène. Auparavant, mon imagination était paralysée par ce que j’avais mis dans le rôle en tant qu’interprète. J’avais l’impression de ne plus rien avoir à « inventer » à ce sujet (rire). C’est pourquoi j’ai cessé d’interpréter Octavian. Car à partir d’un certain moment, on investit tellement un rôle qu’il n’y a plus de place pour l’imagination. Je voulais éviter cela parce que je déteste la routine.
Vous êtes actuellement à la tête du Théâtre Régional du Tyrol à Innsbruck. Sur quelle expérience de votre carrière de cantatrice pouvez-vous vous appuyer ?
Je sais qu’il faut manifester de la patience et de la compréhension envers les confrères qui sont sur scène. Je sais par quoi on passe quand on est sur scène ; je sais que les chanteurs ont besoin de se ressourcer, qu’ils sont extrêmement sensibles et rongés par le doute. (C’est du moins le cas pour la plupart des confrères que je connais). Pour ma part, j’ai toujours eu un trac terrible et j’ai certainement poussé des organisateurs au bord du désespoir avec mes incertitudes et mes « maladies imaginaires ». Aujourd’hui, je suis de l’autre côté de la barrière et je sais qu’il faut faire preuve de compréhension. J’en ai la plupart du temps.
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Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael (le 8 juin 2006)






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