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23/09/05

Interview de la soprano Vivica Genaux

par Teresa Pieschacón Raphael


ARTE :
- Enfant, vous aviez horreur de l’opéra, paraît-il ?
Oh, oui (rires). Tous les samedis, ma mère écoutait les matinées retransmises à la radio depuis le MET. Ma mère adore l’opéra. C’était horrible.

- Et vous alliez jusqu’à mettre l’aspirateur en marche pour couvrir la musique…
Je n’aimais ni les voix, ni les histoires, ni les personnages ; tout ça me semblait totalement hystérique, exagéré.

- Il faut bien dire qu’au niveau de l’intrigue, il y a souvent peu de différence entre l’opéra et le soap-opéra...
Oui. (Rires). Aujourd’hui, ça ne me pose plus de problème. C’est comme dans ce fameux sitcom allemand, « Gute Zeiten, schlechte Zeiten ». Il y a beaucoup de choses de vrai, mais tout est poussé à l’extrême, excessif. Et l’opéra, c’est ça. Ce qu’on attend de l’opéra, c’est du chant, mais on veut aussi une morale. Et un dénouement heureux. Petite, j’étais fascinée par la mythologie, j’ai grandi avec les contes de Grimm, et « Max et Moritz ».

- Vous avez passé votre enfance à Fairbanks, en Alaska ; vous étiez la plus jeune enfant d’une mère suisse allemande et d’un père américain dont le nom est originaire de Belgique. Corrigez-moi si je me trompe.
(Rires) Ma mère vient de Dresde et est née à Mexico City. Son père était de Bâle. Mon grand-père maternel a émigré au Mexique avant la Deuxième Guerre mondiale. Mon père, originaire du Iowa aux Etats-Unis, a rencontré ma mère en Suisse, où elle faisait ses études... Ils se sont installés en Alaska où ils ont tous les deux trouvé un travail : elle comme enseignante et lui comme biochimiste. C’est là que mes trois sœurs et moi sommes nées ; elles sont beaucoup plus âgées que moi, qui suis la petite dernière.

- Quand avez-vous remarqué que vous aimiez être sur le devant de la scène ?
J’avais une dizaine d’années, c’était lors d’un spectacle scolaire, une comédie musicale pédagogique. Je jouais une petite Indienne. Je savais que ça me plairait. Avant, je faisais du violon, du piano, mais j’étais très tendue, mes doigts se crispaient.

- Vous avez pris des cours de chant, mais votre professeur n’était pas convaincue que vous ayez du talent...
Un professeur de musique m’avait aussi dit, « si tu n’arrêtes pas de bavarder, tu ne pourras jamais chanter ». (Rires). On m’avait mise en garde contre une concurrence très rude, et conseillé de faire des études « sérieuses ».

- Vous avez choisi la biologie et vous vous destiniez à la génétique. Le don musical se transmet-il ou est-ce une question d’éducation ?
Euh. (Elle réfléchit.) Question délicate. Chez moi, les gènes ont aidé, ma sœur est très douée, elle aussi, elle a tout de suite été capable de jouer de n’importe quel instrument. En même temps, j’ai grandi dans une ambiance musicale. On devrait toujours donner cette possibilité à un enfant, indépendamment d’un éventuel don. Cela permet de mieux développer différentes parties du cerveau. C’est pareil avec les langues. Ma mère enseigne l’allemand, l’espagnol et le français. Elle parle aussi anglais.

- Donc, c’est l’association du patrimoine génétique et de l’éducation ?
Oui, certainement. J’ai grandi avec des langues différentes et j’ai très tôt connu des langages musicaux très divers : le jodel alpin et le mariachi mexicain, le lied allemand, la musique symphonique, l’opéra, etc. J’adorais tout ça. Ma meilleure amie était japonaise, nous nous rendions mutuellement visite. Puis nous avons passé avec toute ma famille six mois à Osaka. C’est aux Etats-Unis qu’il y a un problème, à mon avis. Les Américains ne parlent aucune autre langue, ils ne reçoivent pas les nouvelles des pays étrangers.

- Les études scientifiques que vous avez faites vous ont appris le raisonnement abstrait et vous ont amenée à agir rationnellement. N’était-ce pas un handicap dans votre carrière artistique ?
Ah, là, vous mettez le doigt sur un gros problème. C’est une véritable torture… L’approche est tellement différente selon que vous prenez les choses sous l’angle de l’émotion ou de la raison ! Je suis très méthodique, très technique dans ma réflexion sur les choses ; la question que je me pose est la suivante : comment faire pour atteindre l’objectif fixé ? Je crois que ça se ressent dans mes interprétations. Je crains toujours qu’elles ne soient trop techniques, qu’elles ne manquent d’une certaine dimension humaine. La pensée abstraite, c’est bon pour un juriste ou un scientifique, mais pas pour un artiste.

- N’est-ce pas un cliché de dire que le grand art est lié à l’émotion ? N’est-ce pas plutôt la précision et la maîtrise technique et musicale qui assurent la qualité d’une interprétation ?
Bien sûr, l’approche méthodique a aussi ses avantages. On ne peut chanter sans une bonne technique. Mais parfois, il faudrait aussi se détendre, être fier de ce qu’on a déjà accompli. Et j’ai beaucoup de mal avec ça, jamais je ne suis satisfaite. Même si je chante cent fois Rosina, il me semblera encore que ce n’est pas parfait.

- Ici, c’est l’autre hémisphère du cerveau qui est responsable, un problème typiquement féminin, malheureusement…
(Rires). C’est dommage, mais c’est vrai !

- Je vous ai entendu chanter Rosina sur scène et je n’ai vraiment pas eu l’impression que vous doutiez de vous...
Vous ne savez pas ce qui se passait à l’intérieur !

- Comment faite-vous pour relier, sur scène, tant d’éléments difficilement conciliables comme le chant, les déplacements, la gestuelle, l’expression, et ceci toujours avec grâce ?
La concentration, l’expérience et de bonnes chaussures, c’est très important. Il faut aussi que le costume vous suive dans vos mouvements. Ce n’est pas toujours le cas. Je porte souvent des talons hauts. Je peux tout faire ainsi chaussée, et je n’ai pas le choix. Même de l’escalade, d’ailleurs savez-vous que la plupart des scènes sont en pente ?

- L’album « Arias for Farinelli » vous a rendue célèbre. Pour le film sur le castrat « Farinelli », le réalisateur Gérard Corbiau avait mixé électroniquement les voix d’un contre-ténor et d’une soprano. Qu’est-ce que ça donne avec votre voix ?
En fait, on n’a pas besoin de ce son artificiel et synthétique. En définitive, c’est ma voix que l’on entend. Par rapport au contre-ténor, j’ai l’avantage de basses plus puissantes qui me permettent de mieux sortir les nuances dans le registre héroïque. La technique, je la possède puisque je chante l’opéra baroque ; et René Jacobs, qui est lui-même contre-ténor, m’a beaucoup aidée. Je me suis libérée de toute autre obligation pendant près de deux mois et j’ai travaillé ce répertoire trois heures par jour avec mon professeur. Farinelli adorait les trilles et ça demande des heures de répétition… Mais personne ne sait comment chantait Farinelli, aucun support n’a conservé sa voix pour nous la faire entendre…


Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 16-09-05
Dernière mise à jour le : 23-09-05