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19/11/07

Interview de la violinististe Lisa Batiashvili

©Teresa Pieschacón Raphael (à Munich le 4 novembre 2007)


« Ce concerto est une déclaration d’amour au public. »
ARTE diffuse le concert dimanche 18 novembre 2007

© MatHennek
-« Une diablesse aux cordes sensibles voltigeait sur la glace aux accents divins d’un Stradivarius », a-t-on pu lire en 2005 dans une critique de votre interprétation du premier concerto pour violon de Prokofiev.
(Rires) Ô mon Dieu ! Qui a bien pu écrire chose pareille ?
-Un confrère du quotidien « Die Welt ».
(Rires) Certainement qu’une de vos consœurs se serait exprimée tout autrement, même si je dois reconnaître que l’œuvre de Prokofiev a quelque chose de diabolique.
-De même en 2001, Alfred Brendel vous a consacré une critique élogieuse, quoique sur un tout autre ton. De manière générale, que pensez-vous des critiques ?Apportent-elles oui ou non quelque chose à l’artiste ?
La critique formulée par Alfred Brendel était très précieuse pour moi et m’a comblée de bonheur. Depuis un temps, je pratique aussi la musique avec mon fils. Mais il faut savoir garder ses distances par rapport aux critiques. À propos de concerts, je les lis plus rarement parce que suis déjà repartie lors de leur publication. Cela fait plaisir d’avoir une bonne critique, mais est-ce vraiment essentiel ? J’admire toujours les agences qui rassemblent les critiques pour en faire de gros portfolios.
-Vous répondez au nom géorgien de Batiashvili. Que signifie-t-il ?
La terminaison « shvili » veut dire « enfant de », et Batia est un nom comme un autre.
-En 1991, vous aviez 12 ans lorsque vous êtes venue en Allemagne. Avez-vous beaucoup de souvenirs de votre enfance à Tbilissi ?
Oui, des souvenirs nombreux, et très prégnants surtout. Ma mère est pianiste et enseignante, mon père violoniste. Son « Quatuor géorgien », un quatuor à cordes inchangé dans sa composition depuis quarante ans, a très souvent répété chez nous. J’ai suivi l’enseignement de mon père jusqu’à l’âge de 11 ans. Je suis montée sur scène dès l’âge de 4 ans, ce qui était tout naturel pour moi puisque j’ai commencé le violon à 2 ans.
-La formation musicale prodiguée dans l’ex-Union soviétique avait la réputation d’être très poussée et excellente.
Oui, c’est exact, et par la suite on a essayé de la perpétuer. Mais les choses, les mentalités et la société avaient évolué. Dans les écoles géorgiennes que j’ai fréquentées, l’école de musique côtoyait l’école d’enseignement général. Les deux systèmes se complétaient et s’accordaient ; l’enfant recevait une éducation musicale dès son jeune âge, alors qu’ici il faut fréquenter le lycée et passer son baccalauréat avant d’opter pour une école supérieure de musique. En ce sens, c’était beaucoup plus simple, nous savions que nous étions des enfants de la balle et on nous aidait. Le problème était plutôt dû au peu de contacts avec le monde extérieur. Pour moi, il a toujours été extrêmement important de savoir ce qui se passait en Europe.
-En quoi la politique communiste a-t-elle joué un rôle dans votre enfance ?
Je ne connais guère de gens qui n’aient souffert du système. Enfant, j’ai dû naturellement porter ces uniformes des pionniers avec ce foulard rouge (rires). Et il fallait aussi participer aux défilés et ânonner les slogans communistes. Absolument personne n’ajoutait foi aux balivernes que nous débitaient les professeurs, dans le style : « Si d’aventure vous alliez en Occident et que quelqu’un vous invitait à manger, il ne faudrait pas accepter. » Les relations entre la Géorgie et la Russie ont toujours été très tendues, et cela se sentait, bien sûr. Mais quand on est un enfant qui ne connaît rien d’autre et qui doit suivre des prescriptions, quand tout cela fonctionne plus ou moins, on ne pose pas de questions et on s’en accommode tant bien que mal.
-Pour quels motifs avez-vous tourné le dos à votre pays ?
Mon père voyageait beaucoup pour ses concerts et connaissait la situation en Occident. Pourtant, ce processus intérieur a duré des années. Enfin, mes parents voulaient offrir de meilleures perspectives à leurs enfants. Pour mon père, ce fut un déchirement : il a fallu qu’il se sépare de son quatuor et renonce à son travail à l’école supérieure de musique. Personnalité d’un poids et d’un renom certains dans la vie musicale géorgienne, il a dû recommencer dans un conservatoire allemand avec des classes de débutants. Cela a été très dur pour lui ; il a fini par demander sa mise à la retraite et il est retourné en Géorgie. Bien évidemment, son quatuor entre-temps avait quitté la Géorgie, les choses n’étaient plus les mêmes. Mais je comprends parfaitement qu’il ait voulu revenir dans son pays. Aujourd'hui, ma mère est enseignante à Ingolstadt.
-Qu’avez-vous emporté en quittant la Géorgie ?
(Rires) Moi-même. Les débuts furent très difficiles. Tout était si différent. En bien ou en mal, je ne saurais le dire. Je me suis directement retrouvée dans un lycée allemand à Hambourg et j’y ai fait de très bonnes expériences, même si au début je ne comprenais rien. En Bavière, je serais certainement passée tout d’abord par une école proposant un cours de promotion. A vrai dire, le plus grand choc est survenu trois ans plus tard lorsque j’ai quitté le Nord de l'Allemagne pour la Bavière et intégré un lycée d’enseignement des sciences naturelles à Ingolstadt (rires). Jamais je n’aurais pensé qu’on était nettement plus conservateur ici que dans le Nord. Et ce type d’enseignement dénué de liberté me faisait plutôt penser à l’ancien principe soviétique, qu’en vérité je n’ai pas pleinement connu. Finalement, j’ai passé, en Allemagne, mon diplôme de fin d’études par correspondance auprès d’une école géorgienne, ce qui m’ouvrait les portes du cycle universitaire. Puis j’ai eu l’énorme chance de rencontrer Anna Chumachenco qui m’a auditionnée.
-Vous avez donc rejoint la prestigieuse pépinière d’Ana Chumachenco, d’où sortent actuellement des myriades de violonistes de talent.
Des femmes surtout ! Notamment Julia Fischer, Arabella Steinbacher, Susanna Yoko Henkel (rires). Mais elle m’a récemment dit qu’elle avait aussi d’excellents étudiants.
-Quelle est la particularité de son enseignement ?
Elle sait parfaitement ce qu’il faut penser des choses, elle est avisée, généreuse et très humaine. Sa célébrité s’explique par le grand nombre de ses anciennes élèves qui ont connu la célébrité en dix ans. Dès lors, il n’est pas surprenant qu’on s’adresse à elle.
-Tout comme Ana Chumachenco, vous êtes passée par l’« École russe ». Aucun des nombreux violonistes auxquels j’ai posé la question n’a pu m’expliquer la véritable signification de cette école de violonistes.
Je m’en suis souvent entretenue avec Madame Chumachenco. Il s’agit d’un certain système d’exercices qu’il faut suivre pour être capable d’exécuter les partitions de la manière voulue. Plus précisément, je pense à certains morceaux. On prévoit pour leur préparation une durée définie de gammes ou d’autres exercices qui permettent de s’initier à certaines techniques. Ce système est d’une très grande clarté, mais on a constaté entre-temps que chacun devait apprendre à se juger par lui-même, et à trouver ce qui lui convenait le mieux. Il faut avoir confiance en soi et prendre ses responsabilités. Quand on vieillit et qu’on a d’autres priorités hormis le violon, par exemple la famille dans mon cas, il faut apprendre à gérer son temps.
-Quelles réflexions vous inspire le concerto pour violon de Sibelius diffusé maintenant sur ARTE et que vous interprétez sous la direction de Sakari Oramo pour le 50e anniversaire de la disparition du compositeur finlandais ?
Je l’ai interprété pour la première fois lors du Concours Sibelius de 1995, ce qui fut une expérience très particulière. J’avais 16 ans, je vivais en Bavière depuis un an déjà et je pensais simplement : « Mon Dieu, que ce concerto est beau ! » Par la suite, je l’ai interprété avec beaucoup d’autres chefs d’orchestre, mais plus jamais je n’en ai ressenti à ce point la beauté et le naturel comme sous la direction de Sakari Oramo (rires). C’est d’ailleurs avec lui que je l’ai enregistré pour Sony, ce qui ne veut au demeurant pas dire que je n’ai pas de profond respect pour les autres chefs. Ce concerto est une déclaration d’amour au public.

Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael

CD actuel: Lisa Batiashvili: Sibelius / Lindberg
Sony BMG (2007)

Edité le : 15-11-07
Dernière mise à jour le : 19-11-07