Vous vouliez devenir médecin ? Comment l’avez-vous su ? Oui, c’est vrai. A l’âge de 16 ans, j’ai fait un long séjour à l’hôpital parce que j’avais une grave maladie rhumatismale qui est malheureusement chronique et m’oblige à prendre une médication lourde. Cela m’a beaucoup affecté physiquement, et c’est aussi ce qui, à l’époque, a éveillé mon intérêt pour la médecine. Mais vers la fin de mes études, j’ai remarqué que je ne serais pas en mesure de bien exercer cette profession. Travailler huit heures au bloc opératoire sous l’emprise de médicaments, c’est quasiment insupportable.
Vous vouliez faire des études de chant parallèlement à vos cours de médecine...
Oui, mais ma mère n’arrêtait pas de me dire : « Ne deviens pas chanteur, ça donne mauvais caractère !? » (rire)... et je lui répondais : « Tu te trompes. C’est parce que j’ai mauvais caractère que je serai chanteur !?... » (rire). Mes parents m’ont toujours soutenu, ils m’ont laissé une grande liberté. Je suis originaire de Straubing, à côté de Munich, c’est un peu le bout du monde. Mon père était chef d’entreprise, ma mère avait fait des études de médecine mais par la suite, elle s’est consacrée entièrement à l’éducation de ses enfants. Cela m’a permis d’apprendre le violon.
Quand avez-vous découvert que vous aviez une voix ?
C’est en fait mon professeur de violon qui s’en est aperçu. Je faisais partie d’une chorale et après le baccalauréat, j’ai pris des cours de chant. Après trois ans de médecine, je suis allé en auditeur libre au conservatoire de musique, où j’ai notamment suivi l’enseignement de Fischer-Dieskau. Elisabeth Schwarzkopf a même trouvé ma voix prometteuse et m’a prédit une carrière internationale.
Et pourtant, votre première rencontre avec cette grande dame fut bien différente
Comme je voulais chanter « Nichts », un lied de Richard Strauss, elle a lâché le commentaire suivant : « Aurions-nous affaire à un plaisantin ? » Je n’avais pas chanté deux mesures qu’elle m’interrompait déjà en disant : « Stop ! Si mon mari, l’illustre Walter Legge, était venu, il se serait exclamé : quel est le bœuf qui beugle ainsi ? » A quoi j’ai répondu : « Excusez-moi, je n’ai chanté que deux mesures ; laissez-moi aller jusqu’au bout. » J’avais confiance en moi, même si j’étais un peu anxieux. Mais la glace était rompue. Elle a trouvé que j’avais une belle voix.
Dans quelle mesure la qualité du timbre, qui est inné, détermine-t-elle le choix du répertoire, le devenir d’un chanteur ?
Je pense que c’est plutôt l’inverse qui se produit. On est responsable de son timbre et c’est toujours le cas à partir d’un certain âge. De même qu’à partir d’un certain âge, on est responsable de son apparence physique.
Mais vous avez d’abord fait un doctorat en médecine
Je voulais absolument mener mes études à terme et décrocher un diplôme. En fait, je voulais écrire un doctorat qui porterait sur la comparaison de la musculature respiratoire des chanteurs et des personnes qui ne le sont pas. Mais les physiologues ont estimé que j’avais collecté trop de données et que, si l’on ne peut s’appuyer sur une littérature comparative, on ne maîtrise plus ses données. L’autre difficulté est qu’il est impossible de démontrer scientifiquement si on est un bon chanteur ou pas. Je ne serais certainement parvenu à aucune conclusion valable. J’ai alors vite choisi un autre sujet de thèse.
Est-ce que cela vous aide d’avoir des connaissances en anatomie, notamment sur l’appareil respiratoire?
Non, absolument pas.
Vous chantez désormais sous la baguette de Fabio Luisi dans le Requiem de Maurice Duruflé. Ce concert donné en hommage aux victimes du bombardement de la ville de Dresde a été enregistré par ARTE. Qu’associez-vous à cette œuvre ?Le Requiem de Duruflé est semé d’embûches : le baryton a deux solos extrêmement courts, il doit trouver sa concentration vocale en un très bref laps de temps. Le risque d’erreurs est donc élevé et le baryton n’a quasiment pas la possibilité de se corriger. Indépendamment de cela, le Requiem de Duruflé fait partie, comme ceux de Brahms et de Fauré, de ces œuvres qui apportent quelque consolation et n’ont pas d’accents tonitruants ; cela se reflète d’ailleurs dans la distribution : les parties solos, qui sont assez réduites, sont interprétées par deux voix lyriques (l’une masculine, l’autre féminine). Ces voix sont comme deux minuscules individus noyés dans la plénitude sonore d’un chœur et d’un orchestre romantiques. Cette individualisation des voix se retrouve dans les deux solos masculins du Requiem de guerre de Benjamin Britten. Contrairement aux requiems de Mozart et de Verdi, on assiste ici à une réflexion sur la condition humaine, à une approche d’ici-bas, réconfortante et fraternelle, ce qui me paraît tout à fait sensé pour un concert de commémoration du bombardement de Dresde. On n’associe pas à ce Requiem la description dramatique du Jugement dernier – particulièrement réussie, en autres choses, chez Mozart et Verdi –, mais plutôt une réflexion apaisante sur l’imperfection humaine en ce bas monde.
Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
Aucune idée. J’aimerais, en plus de la musique de chambre et d’orchestre, chanter dans un opéra de Wagner. La musique de Verdi respire la droiture, mais celle de Wagner a quelque chose de plus : elle illumine tous les domaines de la vie, indépendamment de la forme. La forme tend à s’effacer. La psychologie est au premier plan, la musique s’ouvre à tous les abîmes de la psyché, mais aussi au pragmatisme quotidien. C’est tout simplement fascinant. Il m’est impossible de m’y soustraire.






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