- Le « Chevalier à la rose » marque vos débuts à Salzbourg en tant que chef d’orchestre d’opéra. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Pour moi, c’est un grand honneur et un événement très particulier. Salzbourg a une longue tradition en matière d’opéras de Strauss, en particulier concernant le « Chevalier à la rose ». J’aime beaucoup la musique de cette œuvre. Tous les personnages (la Maréchale, Octavian, Sophie, Faninal) illustrent les différentes facettes de la nature humaine.- Le compositeur Richard Strauss, le poète Hugo von Hofmannsthal et le metteur en scène Max Reinhardt comptent parmi les pères fondateurs du Festival de Salzbourg. Est-ce que vous sentez investi d’une responsabilité particulière ?
On porte toujours une responsabilité, en l’occurrence vis-à-vis de notre public. Je reconnais toutefois que Salzbourg est n’est pas un pas un lieu ordinaire, on y est confronté à des sensibilités particulières.
- Strauss a écrit à propos du « Chevalier à la rose » : « mon opéra ne peut être interprété que par des chanteurs et un orchestre de premier plan ». Qu’en pensez-vous ?
(Long rire sonore) Vous savez, Strauss aurait pu dire cela de tous ses opéras ! Chacune de ses œuvres est un défi pour tous les artistes, pour l’orchestre et pour le chef d’orchestre. Le « Chevalier à la rose » est peut-être encore plus difficile que ses autres opéras. Ça n’a l’air de rien mais c’est très complexe, comme chez Mozart. Cette œuvre recèle une multitude de joyaux qu’il faut faire coexister harmonieusement de façon à ce qu’aucun d’eux n’éclipse les autres.- Dans ce chef d’œuvre, comment arriver à trouver un juste équilibre entre textes, musique et interprétation ?
Chaque personnage est en proie à ses propres conflits, qu’il faut arriver exprimer tout en préservant l’harmonie générale. Il faut arriver à mettre en balance les différentes dimensions, ce qui est assez difficile par moment. Dans cette œuvre, les personnages ont des états d’esprit très différents, on peut presque les comparer aux saisons. La Maréchale par exemple : elle est à l’automne de sa vie, alors qu’elle n’a que 32 ans. Mais au 18e siècle, une femme de cet âge était déjà considérée comme vieille. En revanche, Octavian et Sophie sont au printemps de leur vie. L’opéra est empreint de nostalgie et de mélancolie, mais aussi d’une bonne dose d’humour. Et l’humour n’est pas facile à rendre.
- Hofmannsthal avait une profonde admiration pour Richard Strauss, leur intense coopération est certainement unique en son genre. Pourtant, Hoffmansthal a déclaré un jour que Strauss avait « une fâcheuse tendance à la trivialité, au kitsch ». Craignez-vous de succomber à cette tendance ?
Là, Hofmannsthal a dit n’importe quoi ! Il est fréquent que des artistes de génie n’arrivent pas à comprendre d’autres artistes de génie. Je ne pense que cette remarque polémique ait eu une incidence sur leur collaboration ou sur l’œuvre de Strauss.
- Vous avez travaillé sur cette œuvre avec divers metteurs en scène, en dernier lieu dans le cadre d’une nouvelle production à Dresde. L’approche adoptée par un metteur en scène influe-t-elle sur votre travail ?
La partition reste la même. Lorsque la mise en scène est subtile, et à cette condition seulement, elle permet de trouver un juste équilibre entre musique et théâtre.- Hofmannsthal n’était pas le seul à qualifier le metteur en scène Max Reinhardt de « magicien ». Quel qualificatif emploieriez-vous pour M. Carsen ?
Je le trouve très doué, très intelligent et extrêmement sensible, en particulier en ce qui concerne la musique. J’apprécie beaucoup sa sensibilité artistique. C’est quelqu’un qui travaille très bien avec d’autres artistes. Il insuffle une atmosphère très calme et très positive aux répétitions. Bien sûr, il reste toujours des aspects ou des éléments qu’on ne comprend pas très bien. Mais on peut en parler avec lui et trouver un accord.
- Pour le public, le metteur en scène est plus important que le chef d’orchestre. Cela vous dérange-t-il ?
Oui, bien sûr ! (Rire) Mais pas pour des motifs égoïstes. A notre époque, l’accent est mis sur les aspects visuels, optiques. En outre, il est beaucoup plus simple de s’entretenir de la mise en scène, chacun peut dire ce qu’il pense. Mais pour pouvoir parler de la musique, il faut vraiment connaître la partition et être familiarisé avec le contexte. Par ailleurs, la musique reste la même alors que la mise en scène change à chaque nouvelle production. Et, qu’elle soit convaincante ou non, elle reflète la vision du metteur en scène, ce qui suscite un intérêt particulier. De plus, le chef d’orchestre n’est associé que très tard au processus de production. Il faut environ six semaines à un metteur en scène pour monter une production. Le chef d’orchestre, lui, n’intervient que deux semaines, voire quelques jours à peine avant la première, et ne fait pas partie intégrante du processus de création. Qu’est-ce qu’on peut dire quand on n’est pas là ?- Le chef d’orchestre a-t-il voix au chapitre ?
(Rire franc) Bien sûr, toujours ! Tant que la musique n’est pas entièrement dénaturée par la mise en scène, il faut permettre au metteur en scène d’exprimer sa vision. Sinon, il faut trouver d’autres solutions. Il est un fait que l’opéra est une forme de théâtre qui repose sur la musique et non l’inverse.
- Qu’est-ce qui distingue un orchestre d’opéra d’un orchestre symphonique ?
Les orchestres d’opéra ont une sensibilité particulière pour accompagner des chanteurs, ils ont le sens du théâtre musical, ils perçoivent la musique non seulement à travers les sons mais aussi par l’intermédiaire des textes. Ils sont nettement plus souples, ce qui est essentiel lorsqu’il s’agit de raconter une histoire. Un orchestre symphonique perçoit davantage la musique à travers les sons, il a donc une démarche plus abstraite. En outre, il met souvent davantage l’accent sur la virtuosité… - Et son chef d’orchestre est un peu plus vaniteux…
Oui, certainement. (Rire)
- Depuis 1998, vous êtes à la tête de l’Orchestre symphonique du Westdeutscher Rundfunk à Cologne. Est-ce qu’on risque de « dépérir » en ne dirigeant « que » des orchestres symphoniques ?
Il est important pour un orchestre d’opéra d’interpréter le répertoire symphonique et, à l’inverse, il est important pour un orchestre symphonique de travailler régulièrement sur des opéras. C’est d’ailleurs ce que nous faisons à Cologne.
Nous venons d’interpréter « Daphné » et enregistrerons prochainement « Elektra ». Comme vous le voyez, je ne risque pas de dépérir (rire).
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SEMYON BYCHKOV
Chef d’orchestre
En 1975, Semyon Bychkov quitte Saint-Pétersbourg pour entamer une carrière internationale au pupitre de quelques-uns des orchestres les plus prestigieux des Etats-Unis, d’Europe et de l’ex-Union soviétique. Résidant aujourd’hui en Europe, il est à la tête de l’Orchestre symphonique du Westdeutscher Rundfunk à Cologne.
En 1984, il accède à la notoriété internationale après avoir remplacé plusieurs confrères de renom. Des concerts donnés avec le Concertgebouw Orchester et les orchestres philharmoniques de New York et de Berlin confortent sa réputation. Semyon Bychkov s’installe ensuite à Paris où il est nommé en 1989 directeur musical de l’Orchestre de Paris ; il obtient des engagements à titre de premier chef invité de l’Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg en 1990 et du Maggio Musicale à Florence en 1992, avant d’intégrer en 1997 l’Opéra Semper de Dresde en qualité de directeur musical.
Depuis sa nomination à la tête de l’Orchestre symphonique du WDR à Cologne en 1997, Semyon Bychkov accélère le rythme des tournées de cet ensemble, et réalise de nombreux enregistrements pour des maisons de disques ou des stations de radio et télévision. En sus des tournées en Allemagne, Bychkov et son orchestre se produisent au Japon, aux Iles Canaries, en Italie, dans l’ex-Union soviétique, en France, en Grande-Bretagne, en Autriche, en Espagne et en Amérique du Sud.
Lorsqu’il est directeur musical de l’Opéra Semper de Dresde, Semyon Bychkov dirige les nouvelles mises en scène de Lady Macbeth de Mzensk (1999/2000), du Chevalier à la rose (2001/02), de L’or du Rhin et de La Walkyrie (2001/02). A l’époque, il débute avec Elektra au Staatsoper de Vienne et dirige de nouvelles productions : Eugène Onéguine à Florence,Tristan et Isolde à l’Opéra lyrique de Chicago et à l’Opéra de Vienne. Il obtient de nombreux prix prestigieux pour Jenufa de Janácek, Fierrabras de Schubert et Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch au Maggio Musicale de Florence. En mars 2003, il fait son entrée avec Elektra au Royal Opera House de Covent Garden, où il retourne en septembre de la même année pour diriger Boris Godounov, opéra avec lequel il a prévu de faire ses débuts au Metropolitan Opera de New York en janvier 2004.
Semyon Bychkov gagne ses galons avec de nombreux CD et remporte le prix Cecilia en Belgique pour l’enregistrement de la 5e Symphonie de Chostakovitch (Philips Classics) avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. La revue musicale Stereo Review sacre cet enregistrement « Meilleur album de l’année ». Semyon Bychkov enregistre une vingtaine de CD avec l’Orchestre philharmonique de Berlin, l’Orchestre philharmonique de Londres, le Philharmonia Orchestra, le Concertgebouw Orchester, l’Orchestre symphonique du Bayerischer Rundfunk et l’Orchestre de Paris. Sa discographie récente compte Une vie de héros et Les Metamorphoses de Strauss, ainsi que les 7e et la 8e symphonies de Chostakovitch et la 3e symphonie de Gustav Mahler.
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Photos © Festival de Salzbourg 2004, Hansjörg Michel






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