20/12/05
Interview du ténor italien Salvatore Licitra
par Teresa Pieschacón Raphael
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- En décembre 2000, vous avez été au cœur d’un scandale à la Scala de Milan car le directeur Riccardo Muti avait supprimé le contre-ut de la Cabaletta de Manrico dans le « Trouvère » parce qu’il ne figure pas dans la partition. Et cela en ouverture de l’année Verdi !
En effet. Le public était indigné, mais Verdi n’a jamais écrit ce contre-ut ! Je suis complètement d’accord avec le maestro Muti.
- Vous avez été hué par la salle. Comment un jeune ténor réagit-il ?
Mais je sais chanter ces notes aiguës. Vous entendez (il entonne le contre-ut). Vous en voulez encore ? (Rires)
- Existe-t-il une sorte de fétichisme du contre-ut ?
Je crains bien que oui et c’est un vrai problème. Je n’en suis pas un adepte. Ce qui est plus important que le contre-ut, c’est ce qu’on fait avant et après, c’est toute l’impression de passion, l’expression de l’ensemble.
- « High-notes are the bank notes for a tenor, » titrait le Times américain. Pourquoi importent-elles tant ?
Probablement en raison de la tradition. Elles sont un peu comme un saut spectaculaire que tous attendent, comme dans le sport ou au cirque. Mais il ne s’agit pas de compétition mais d’art. La plupart des notes aiguës n’ont pas été écrites par Verdi mais par le directeur du théâtre qui espérait attirer les foules. C’est tout bonnement incroyable ! Il faut changer cette mentalité. Dans le chant, les notes aiguës doivent arriver comme un soupir. Si Verdi était parmi nous, il dirait qu’on ne peut pas rajouter un contre-ut où l’on veut, cela perturbe l’équilibre harmonique de l’orchestre. Tous les musicologues le savent, ils sont au courant du conflit et ils ne disent pourtant rien.
- L’aria de Radamès « Celeste Aïda » monte dans les aigus. Mais ce sont des notes authentiques…
Et très difficiles à chanter ! Verdi avait donné comme indication morendo et quand on chante aussi aigu, il est très dur de chanter pianissimo. J’ai essayé de procéder ainsi (commence à chanter le « Un trono vicino al sol ») sans jamais forcer. Donc pas en spinto, sans pousser, tout en douceur. C’est le seul moyen de rester authentique. Sinon on se transforme en pop star.
- Comment caractériseriez-vous votre voix ?
On dit toujours que les ténors doivent avoir un torse large, un petit cou et ne pas être très grands. Avec mes 1,74 m, je ne suis pas particulièrement petit mais pour le reste, je corresponds plutôt au profil. Ma voix a une tonalité qui lui est propre : Mozart, Rossini ou Donizetti ne sont pas pour moi. J’ai la chance de pouvoir chanter très grave comme très aigu. Mon répertoire est plutôt Verdi, Puccini, Mascagni, Ciela, c’est-à-dire, le vérisme.
- Carlo Bergonzi, à l’académie duquel vous avez étudié à Busetto, a déclaré : « un chanteur chantant bien Verdi sera à son aise dans des rôles véristes, mais la réciproque est tout sauf vraie ! » Quelle est la différence ?
Pour moi, il n’existe aucune différence entre le vérisme et Verdi. Je chante le vérisme comme je chante Verdi.
- Mais les rôles véristes ne sont-ils pas plus faciles – comme le soulignent de nombreux ténors – parce qu’ils n’exigent pas une technique parfaite, parce que la précision, l’accentuation importent moins ?
Je n’essaie jamais de forcer, ni pour les rôles véristes, ni pour Verdi. J’ai déjà eu une enseignante mal avisée qui me disait toujours de forcer dans les aigus. Elle me répétait que je devais chanter comme si je donnais un coup. Je lui faisais confiance et ma voix restait coincée. Or on ne doit jamais ressentir de la fatigue en chantant. Elle avait beau me rassurer, j’étais inquiet.
- Puis vous êtes tombé malade.
J’avais deux polypes sur les cordes vocales et mes amygdales étaient hypertrophiées. Si j’avais eu des nodules aux cordes vocales, j’aurais pu dire adieu à ma carrière de chanteur. Une mauvaise technique peut nuire au corps et à la voix. Tout doit se passer naturellement. Le premier instinct d’un bébé est de crier. Il ne sait pas parler, c’est donc une obligation pour lui. Un enfant pendant crier cinq heures durant, monter même très haut dans les aigus, tout cela sans fatiguer car il respire naturellement. Un bébé pourrait aussi chanter pendant des heures. C’est cet état qu’il faut retrouver lorsque l’on chante.
- De toute façon, ne vaut-il pas mieux être un peu puéril, voire simple d’esprit quand on doit monter sur scène ?
C’est moi que vous regardez ? (Eclats de rires). Ai-je l’air si stupide ? Mais vous avez raison, on ne doit pas trop réfléchir. Il vaut quand même mieux savoir lire une partition, ça peut servir. Mais la peur est interdite. C’est le problème. Je plaisante toujours, c’est mon caractère et il est toujours important de rire. Car une fois sur scène, on se retrouve complètement seul. On doit assumer toute la responsabilité, c’est très difficile. J’ai un petit frère, il a une très bonne voix, mais il ne veut pas chanter parce qu’il est timide.
- Vous êtes né à Berne mais vous avez grandi en Sicile.
Mon père a quitté la Sicile pour la Suisse. A son époque, il était très dur de trouver du travail en Italie, il est technicien de formation. Chaque année, nous partions en vacances en Sicile. J’ai grandi avec le dialecte et la mentalité des Siciliens. Pour un chanteur italien, il est important d’avoir des racines, de savoir d’où on vient. Ma vie est très agréable, chaque jour, je me rends compte de la chance que j’ai eue. Aujourd’hui, je vis à Milan.
Dès le début, mes parents ont cru en moi. C’était très important parce les filières menant à ce métier sont longues et très difficiles.
- Faut-il faire preuve d’une grande discipline?
Oui, même si ce n’est pas toujours mon cas. Vous pouvez le voir : même si je ne bois pas, j’aime bien manger. Mais je n’aurai jamais de double menton, contrairement à d’autres chanteurs. Et je n’énerverai jamais les autres avec des réflexions telles ue : « ah, je dois faire attention à ma voix. » J’ai horreur de ces manières hystériques.
- Les ténors sont particulièrement fragiles.
Oh oui. Je n’ai jamais oublié mes origines, je ne me sentirai jamais plus important que les autres.
J’ai quand même dû renoncer à une grande passion, la moto. J’aimais plus que tout cette sensation de liberté. J’ai maintenant un cabriolet qui me donne un peu de cette sensation. Regardez, je me suis cassé tous les os imaginables (montre du doigt toutes les parties de son corps). J’allais tout simplement trop vite, et j’ai dû arrêter la moto. Je dois quand même penser à mon métier, je ne peux monter sur scène avec un plâtre et chanter « Una furtiva lagrima » (imite le chant mélodramatique d’un ténor avec un bras dans le plâtre, grands éclats de rires).
- Existe-t-il d’autres dangers pour un ténor?
Comment ça ? (Rires). Les femmes ? Non, j’ai une amie avec qui je suis très heureux. Il y a bien le ski qui n’est pas sans danger, mais je suis passionné.
- Dans un entretien, vous avez déclaré ne plus vouloir jouer le rôle de Pinkerton dans « Madame Butterfly » de Puccini parce que le personnage est trop « stupide ».
D’une manière générale, les personnages de ténors sont stupides. Parfois, je les trouve même complètement idiots (imite un ténor. Eclats de rires). Mais je ne suis pas aussi stupide (Rires) que les rôles. J’essaie toujours de leur donner une certaine dignité. Je ne sais pourquoi les rôles sont ainsi faits. Peut-être en raison de la voix aiguë ? Mais peut-être ne faut-il pas prendre tout cela au pied de la lettre.
Edité le : 20-12-05
Dernière mise à jour le : 20-12-05