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27/01/06

Interview du violiniste Nikolaj Znaider

de Teresa Pieschacón Raphael



ARTE : Comment passe-t-on de l’anonymat absolu d’un étudiant du conservatoire du Danemark aux scènes musicales du monde entier ?

Nikolai Znaider : Il y a sans cesse des gens qui me demandent : « Que dois-je faire pour faire carrière ? ». Mon professeur me disait toujours : « Oublie ce mot ! Veille surtout à jouer le mieux possible, et sers-toi de ton talent ! ». C’est pour cela que j’ai eu beaucoup de patience. Et lorsque tout a commencé, j’étais déjà relativement âgé, j’avais 21 ans. De nos jours, il y a de nombreux jeunes qui font carrière à 14 ans.

Mais comment fait-on pour percer ?
C’est difficile, bien sûr ; et il faut aussi de la chance. Cette chance, pour moi ça a été le Concours Reine Elisabeth à Bruxelles. Et même après le concours ça n’a pas marché tout seul. Il y a tellement de premiers prix, mais de combien de musiciens se souvient-on vraiment ?

Puis sont entrés en scène Daniel Barenboïm et Rostropovitch…
Oui, un an plus tard. Et à partir de là, tout est allé très vite.

Deuxième problème : Comment trouver un bon violon ?
Les jeunes violonistes ont tous des problèmes, parce que les bons violons sont tous hors de prix. Il y a 30 ans, ils étaient encore abordables, mais maintenant vous ne trouvez rien en dessous de 2,5 millions de dollars. En général, il faut même compter entre 3 et 4 millions. A l’âge de 14 ans, je jouais sur un Guarnerius – mais par un del Gesu – prêté par une fondation au Danemark. Depuis, j’ai dû me débrouiller, et c’était plutôt frustrant. Un magasin de violons m’en a prêté un pendant quelques années. J’étais constamment à la recherche de sponsors. Au Danemark, on m’a demandé pourquoi on devrait dépenser tant d’argent pour une seule personne, si on peut acheter une vingtaine de très bons violons pour une vingtaine de personnes.

Cela paraît plausible
Oui. Vous avez raison. Ce ne sont pas les violons qui manquent, mais ils appartiennent tous à des fondations ou à des collectionneurs. Pour moi, c’était juste une question d’argent. Ma famille, qui m’a toujours encouragé, ne pouvait pas me payer un tel violon. Et d’ailleurs, quelle famille le pourrait ?

Et maintenant ?
Le Théâtre royal du Danemark – avec le soutien de la Velux Foundation et de la Fondation Knud Højgaard – m’a prêté le Stradivarius « ex-Liebig » de 1704 pour une période prolongée.

A propos de famille… Vous êtes très intéressé par l’histoire de votre famille…
Nous sommes originaires de Pologne. La famille de ma mère a quitté le pays avant la guerre à cause de l’antisémitisme et s’est installée au danemark, où ma mère est née. Mon père vient également de Pologne. Il a passé son adolescence en Israël. Alors qu’il était venu à Copenhague pour rendre visite à une amie, il a rencontré ma mère. Il y est resté. L’antisémitisme polonais a empiré dans les années 1960 et c’est pourquoi nous ne sommes pas retournés là-bas. Entre nous, nous parlons danois, et mes parents hébreu.

Est-ce que la tradition juive joue un rôle particulier dans votre vie ?
Oui, absolument. Je suis juif. J’ai une forte identité juive et j’aime beaucoup Israël, où j’ai d’ailleurs ma résidence principale. Je trouve la situation actuelle vraiment tragique. Les gens ont peur, ils veulent la paix, plus que tout au monde. Mes grands-parents et mes cousins vivent là-bas et sont en première ligne.

Comment se fait-il que tant de violonistes soient juifs ?

Voilà une bonne question. C’est peut-être dû à la tradition. En effet, le violon fait partie du folklore juif ; en cas de pogrome, il était plus facile de fuir en emportant un violon qu’un piano. Certains parlent aussi d’un « son » spécifiquement « juif », comme on parle aussi d’un son « tzigane ». Ceci vient peut-être du cantor de la synagogue.

Etant juive moi-même, je me permets de vous poser cette question : un musicien juif bénéficie-t-il d’un bonus dans l’Allemagne « politiquement correcte » ou aux Etats-Unis, précisément parce que ce serait bafouer un tabou que de critiquer un étranger ou un juif ?
En tout cas, ça ne m’a jamais frappé. De nos jours, tout ce qu’on nous demande, c’est de jouer bien et d’être performant. J’aimerais vous raconter une anecdote douce-amère. Le grand rêve de mon grand-père polonais était de jouer du violon. Sa famille était très pauvre, mais mon grand-père a réussi à persuader son père. Puis ce dernier est mort, et l’argent se fit encore plus rare. C’était l’hiver, il faisait froid. Alors le violon a fini dans le poêle, pour quelques minutes de chaleur. Je suis fier de pouvoir poursuivre le rêve de mon grand-père.


Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 26-01-06
Dernière mise à jour le : 27-01-06