Jacques Feyder, de son vrai nom Frédérix, est né à Bruxelles en Belgique, le 21 juillet 1885. Il est naturalisé français en 1928. De père en fils, sa famille jouit d’une réputation qui atteint même la renommée. L’arrière grand-père était général, le grand-père homme de lettres. Ce dernier [Gustave] écrit plusieurs volumes et, pendant trente années, dans le grand journal l’Indépendance Belge, il tient la critique dramatique. On l’appelle même le Sarcey belge. Il est un grand ami de Victor Hugo et de Sainte-Beuve. Grâce à son influence, on représente à Bruxelles plusieurs œuvres de Richard Wagner ; Lohengrin y est joué avant de l’être à Paris. Le père [Alfred], bien que directeur de la Compagnie des Wagons-lits Belges, ne néglige pas la littérature. Il préside le Cercle artistique de Bruxelles et c’est lui-même qui monte l’Annonce faite à Marie de Paul Claudel.Dès son enfance, Jacques Feyder ne laisse pas d’illusions à ses parents sur ses goûts. Il rêve de devenir directeur de music-hall : lumière, mouvement, rythme, images vives, voilà ce qui frappe l’esprit du futur metteur en scène de films lesquels sont faits de lumière, de rythme et d’images vives. Bref, au sortir du collège, il décide de se faire acteur. Cette vocation le met en désaccord avec les siens. Il part pour Paris afin de s’y consacrer au théâtre.
Comme il a des dons et un bon physique, qu’il est grand et de taille élancée, plein de distinction dans l’allure, il obtient assez rapidement des rôles à la Porte Saint-Martin, au théâtre Michel, chez Montcharmont à Lyon, mais des rôles sans importance.
Le débutant, aux ressources modestes, ne pouvant négliger le cinéma et ses cachets, paraît, pour la première fois, à l’écran dans une féerie de Méliès. Dès lors, il tourne fréquemment. Il joue même un rôle de femme, vers 1912, dans un film appelé Le Troisième Larron. Toutefois, il préfère incarner des cow-boys.Il mène donc de front théâtre et cinéma. Mais, m’a-t-il confié, au théâtre, il se sent lui-même. Au cinéma, il ne se sent rien. Il n’y voit qu’un moyen de gagner un complément d’argent.
Cette indifférence à l’égard de l’art en gestation dure peu. Le jeune acteur ne tarde pas à en deviner l’intérêt. Ce comédien dont la place est devant la caméra se rencontre la plupart du temps derrière elle. Il s’y glisse aussitôt qu’on a plus besoin de lui. Sa curiosité le pousse à comprendre le travail qu’exécute le metteur en scène. Il devient ainsi l’assistant de Gaston Ravel, certainement un des premiers assistants de réalisateur, à une époque où, en France, cet emploi est ignoré.…
© Publications Photo-Cinéma Paul Montel, Paris, 1959
- Filmographie (limitée au cinéma muet) :
1911-12
Cendrillon ou La Pantoufle mystérieuse, féerie de Georges Méliès
1913
Le Trait d’Union de Henri Pouctal
1915
Protéa III ou La Course à la Mort de Joseph Faivre
La Pépite d’Or de Charles Burguet
Quand Minuit sonna de Charles Burguet
Les Vampires V ou L’Évasion du Mort de Louis Feuillade
Le Troisième Larron de Charles Burguet
Autour d’une Bague de Gaston Ravel
1916
La Faute de Pierre Vaisy de Jacques de Baroncelli
Monsieur Pinson, policier (Le Faux Moribond, 1er épisode…) de Gaston Ravel, assisté de Jacques Feyder (qui achève le film).
- Réalisateur :
1915
Des Pieds et des Mains de Gaston Ravel, assisté de Jacques Feyder (qui achève le film)
1916
Biscot se trompe d’Étage
Têtes de Femmes, Femmes de Tête
Le Pied qui étreint
Le Bluff
Un Conseil d’Ami
L’Homme de Compagnie
La Pièce de Dix Sous
Tiens, vous êtes à Poitiers ?
L’Instinct est Maître
Le Destin est Maître
Le Frère de Lait
Le Billard cassé
Abrégeons les Formalités !
La Trouvaille de Buchu
Le Pardessus de Demi-Saison
La Faute d’Orthographe
1917
Les vieilles Femmes de l’Hospice
Le Ravin sans Fond [serait en fait le premier film de Raymond Bernard]
1920-21
L’Atlantide
1922
Crainquebille
1923-25
Visages d’Enfants
1925
L’Image (Das Bildnis)
Gribiche
1926
Carmen - Diffusé sur ARTE le vendredi 21 juin 2002
Au Pays du Roi lépreux, inachevé
1928
Thérèse Raquin (Du sollst nicht Ehebrechen)
Les nouveaux Messieurs
1929
The Kiss (Le Baiser) - Diffusé sur ARTE le jeudi 9 septembre 1999
- Interview de Jacques Feyder
Gaston Phelip, "Jacques Feyder, réalisateur de Visages d'enfants", Cinémagazine (Paris), n° 6, 6 février 1925, p. 254-255, 2 ill.
" M. Jacques Feyder est peu loquace : ce n'est que lentement, et comme à regret, qu'il laisse échapper de rares confidences. Sans doute vit-il dans un perpétuel rêve intérieur où naissent et prennent corps les images délicates, si pleines de finesse et de beauté spirituelle dont il se sert pour matérialiser sa pensée de créateur."
Comment j'ai tourné Visages d'enfants ?
Ma foi, nous répond-il, mais tout simplement, sans incidents tragiques ni comiques, sans histoires sensationnelles, sans aucun de ces faits-divers que tout journaliste aime à recueillir et à raconter.
Cependant... Pourquoi, par exemple, avez-vous choisi la Suisse comme cadre à ce petit drame de psychologie enfantine qui aurait tout aussi bien pu se dérouler dans un autre milieu ?
Pour de multiples raisons. Sans vouloir entrer dans trop de détails, j'en puis citer deux principales : la première, c'est que M. de Zoubaloff, qui s'est intéressé au film, est de nationalité suisse. La seconde, peut-être plus décisive, c'est que les paysages de Suisse sont merveilleux, moins rebattus que ceux de la Riviera, et qu'un drame psychologique aussi simple trouvait aisément son cadre dans ce milieu d'âmes simples que sont les villageois du haut Valais.
Mais, précisément, n'avez-vous pas rencontré, dans ce milieu plutôt fruste, quelques obstacles à la réalisation de votre film ?
Tout au contraire. Du jour où le curé du village eut lu et approuvé le scénario, toute difficulté disparut ; car les paysans du Valais sont profondément catholiques et l'influence du représentant de la religion y est décisive et vraiment souveraine. Ils furent d'ailleurs enchantés - pauvres gens ! - chez qui l'opulence est loin de régner - de gagner quelque argent en figurant dans mon film. Vous avez pu juger avec quel naturel, avec quel sérieux, avec quelle vérité “vraie” ils ont rempli leurs rôles dans les quelques scènes où j'eus besoin d'avoir un ensemble.
Leur mérite fut d'autant plus grand que ce n'est point d'après l'écran qu'ils ont pu se guider. Le cinéma leur était totalement inconnu, et cela se comprend, car, du village de Saint-Luc - c'est le nom véritable de la localité - à la ville la plus proche, Sier [sic pour Sierre], dans le Val d'Anniviers, il y a environ 9 heures de marche, la plupart du temps dans la neige.
Seul, le curé savait ce que c'était qu'un appareil cinématographique, un écran et un film, car cet excellent homme n'est autre qu'un chanoine de l'Hospice du Mont-Saint-Bernard.
Il avait donc quitté son monastère ?
Oui, comme la plupart des moines de ce couvent, car après plusieurs années passées à une altitude de 3800 mètres, beaucoup ont les poumons et le coeur hors d'état de résister à un séjour plus prolongé. On les nomme alors curé dans des villages situés à de plus basses altitudes.
Saint-Luc est-il beaucoup plus rapproché de la vallée ?
Oui, Saint-Luc est situé à 2800 mètres [sic !] au-dessus du niveau de la mer. C'est, je crois, le point habité le plus élevé, du continent européen tout au moins ; nous fûmes obligés de le choisir parce que, ayant commencé à tourner le film assez tard, au mois de mai, nous ne pouvions pas trouver de neige au-dessous de cette altitude.
Et vous avez vécu à Saint-Luc ?...
Environ trois mois et demi ; 15 jours de studio, et le film fut terminé
Sans incidents ?
Aucun. Il y eut bien la baignade du petit Forest et de Rachel Devirys, mais toutes les précautions avaient été prises pour qu'elle n'eût pas de suites fâcheuses : huilage du corps, vêtements de rechange chauffés, lits bassinés, frictions à l'alcool, boissons brûlantes, etc., rien ne fut épargné dans le but de produire une réaction salutaire et pour éviter la dangereuse congestion.
En un mot, cher Monsieur Feyder, tout ceci est vraiment d'un heureux présage, puisque, comme les peuples heureux, votre film n'a pas d'histoire... »
“Visages d’enfants” de Jacques Feyder (1923-1925)






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