Vaste le ciel
Suzuki (Ôji)
Picquier Manga / 16,50 €
www.editions-picquier.fr
Parti à la recherche de plantes médicinales nichées dans les montagnes, un voyageur rencontre un petit garçon espiègle vivant dans l’auberge familiale entouré de son grand-père alité, d’une grande sœur énamourée et d’une tante constipée... Un brin bonimenteur et poète, l’inconnu va instiller une pincée de rêve et de fantaisie dans leur vie.
Artisan de la première heure de la revue Garô, Ôji Suzuki aime à mettre du merveilleux dans le quotidien. Du reste, son personnage de philosophe et beau parleur qui vient partager la vie de cette famille n’est finalement pas si éloigné de son travail de mangaka, les deux cherchant à communiquer leur imaginaire foisonnant à qui veut bien les écouter. Comme son personnage, Suzuki ne se prive d’ailleurs pas de prendre ses distances avec ce qu’il raconte. Ainsi, le temps d’un chapitre, on se retrouve à l’époque contemporaine sans que l’on saisisse de prime abord le lien avec ce qui précède et ce qui suit comme si Vaste le ciel répondait à une logique narrative qui lui était propre. En fait, tout le manga se construit autour d’un agrégat de petits récits, fragmentation que l’on retrouve dans les extraits de journal intime de la jeune fille, les bouts de chansons fredonnées par le voyageur ou le conte de Tarô le menteur. Sans tomber dans le lyrisme facile, ce second opus de Ôji Suzuki (qui fait suite au mélancolique Bleu Transparent) malgré son graphisme spartiate dans la lignée d’un Shin’ichi Abe parvient à réveiller notre âme d’enfant et à jouer sur notre propension à rêver.
Un Monde formidable (série en deux volumes, terminées)
Asano (Inio)
Kana (coll. Made In) / 10 €
www.mangakana.com
Série d’histoires courtes autour du mal-être de jeunes japonais dont les aspirations et rêves viennent faire face à l’implacable réalité du monde des adultes.
A travers ce diptyque au titre forcément ironique, Asano porte un regard glacé sur la jeunesse nippone qui peine à trouver sa place au sein d’une société dont les valeurs sont aujourd’hui battues en brèche. Crise, chômage, cynisme sont venus saper le modèle triomphant sur lequel s’est construit le Japon libéral et moderne d’après-guerre. Le talent du mangaka est de montrer différentes manifestations de cette crise de confiance en brossant des portraits croisés de jeunes hommes et de filles dont la vie oscille entre désespoir, résignation et repli individualiste. Des « rônins », étudiants recalés aux concours d’entrée à l’université, aux « freeters », choisissant de vivre de petits boulots au jour le jour plutôt que de sacrifier leur vie comme leurs parents en travaillant corps et âme pour une grosse entreprise, Asano balaye les cas de ces jeunes qui, par choix ou par obligation, ne peuvent se fondre dans le moule au risque de se marginaliser et de ne plus le supporter : suicide, hikikomori (la réclusion volontaire), les symptômes pour échapper à la pression sociale sont bien connus et signent les aberrations du système nippon voué à un culte aveugle de la performance et de la réussite. En porte-parole de ces déclassés, Asano laisse pourtant percer une lueur d’espoir dans chacune de ces histoires en montrant que chacun a en lui les moyens de s’épanouir. En cela, Un monde formidable malgré sa dureté ne porte finalement pas si mal son nom et livre un message optimiste qui trouvera sans peine un écho chez nous.
Evil Heart (2 tomes parus, série en trois tomes)
Tomo (Taketomi)
Kana (coll. Big) / 7, 35 €
www.mangakana.com
Du haut de ses 12 ans, Ume fait face à une situation familiale dramatique. Sa mère est en prison pour avoir blessé son fils aîné qui la battait. Plein de haine, il décide de se lancer dans l’aïkido pour tuer son frère et venger sa mère condamnée à ses yeux injustement. Sa sœur Machiko et son professeur d’aïkido arriveront-ils à enrayer cette spirale de violence ?
Sorte de Coq de combat pour adolescent, Evil Heart met en scène un personnage aussi controversé que le héros « parenticide » de Tanaka et Hashimoto, Ryo Narushima. Ancrée dans un contexte délétère et réaliste, l’histoire évolue dans un climat de violence constant donnant une tonalité particulière et originale à cette série pour adolescent. On y retrouve pourtant un canevas traditionnel du manga « nekketsu », où le héros tire des épreuves qu’il traverse une meilleure connaissance de lui-même et une meilleure compréhension de l’autre. Mais c’est moins de dépassement de soi que de maîtrise de soi dont il est ici question et tout l’enjeu repose sur la question de savoir si Ume va tirer des leçons apprises sur le tatami une sagesse morale et un équilibre pour supporter les épreuves du quotidien. A moins que sa rage et son manque de repère affectif ne le fassent sombrer définitivement dans la délinquance… Plus subtil qu’il n’en a l’air, Evil heart s’attache moins à la pratique de l’aïkido, réduite à quelques brèves séquences, qu’à la philosophie zen et humaniste de ce sport de combat. Une bonne surprise même si parfois Tomo aurait pu y aller mollo sur les effets mélos…
Yotsuba & t.3 (5 titres au Japon)
Azuma (Kiyohiko)
Kurokawa / 6, 50 €
www.kurokawa.fr/
Les pérégrinations de Yotsuba, une gamine facétieuse et naïve de 6 ans élevée seule par son père. Venue de la campagne, elle découvre avec émerveillement et un peu trop d’insouciance la vie trépidante de la ville.
Alors que Azumanga Daioh se destinait prioritairement aux adolescents, cette nouvelle série de Azuma vise clairement un public plus enfantin. Délaissant l’humour en strip de sa première série, la mangaka revient vers une forme plus classique en chapitres qui racontent un moment de la vie d’une petite fille entourée de son père et de ses nouveaux voisins à qui elle donne régulièrement des sueurs froides. L’humour sans prétention repose sur la désarmante naïveté de Yotsuba face à son environnement inconnu qu’elle arpente en exploratrice casse-cou les yeux perpétuellement ahuris. Quiproquos et petites bêtises viennent donc rythmer le quotidien de cette aventurière en culotte courte qui va assister dans le présent opus à un beau feu d’artifice, visiter un zoo et faire une razzia chez le fleuriste. Pour l’anecdote, Yotsuba veut dire trèfle à quatre feuilles en japonais. Ce qui explique l’étrange coupe à chignons de la petite et sa chevelure verte, tout cela n’est-il pas terriblement kawaï ?
Corée. La Corée vue par 12 auteursCollectif
Casterman (coll. Ecritures) / 12, 95 €
bd.casterman.com
Douze dessinateurs de BD, six Coréens et six auteurs européens invités au « Pays du matin calme » sont réunis dans ce recueil nous donnant à voir la Corée sous un angle personnel et souvent inattendu.
Déclinant le concept astucieux initié par Japon (chronique dans le mang’actu de nov 05), Casterman rempile autour de six auteurs majeurs de la BD coréenne (Park Heung-Yong, Lee Hee-jae, Lee Doo-ho, Chaemin ainsi que Byun Ki-Hyun et Choi Kiu-sok dont nous vous avons déjà parlé) et des jeunes pousses en ascension de la BD d’aujourd’hui : Bouzard, Catel, Mathieu Sapin, Tanquerelle, Vanyda, accompagnés du transalpin Igort, chef d’orchestre de l’excellente revue Black. Belle occasion de dépasser les sempiternels clichés d’usage d’un pays situé « entre tradition et modernité », Corée forme un patchwork de récits où chacun projette son propre univers personnel et sa sensibilité rendant l’ouvrage bien plus ambitieux qu’un carnet de voyage, même si on frise parfois le hors sujet. Si les auteurs Coréens se sont attelés à mettre en avant les problèmes sociaux du pays (Chaemin, Choi kyu-sok) ou à évoquer la spiritualité empreinte de sagesse des Coréens (lire les superbes histoires de Lee Doo-ho et de Lee Hee-jae), les tricolores ont opté dans l’ensemble pour un registre plus léger oscillant entre le conte absurde pour Tanquerelle et Mathieu Sapin, la chronique semi-autobiographique pour Catel et Vanyda (laquelle imagine deux métis retournant sur la terre de leur ancêtre) ou l’émouvant reportage fiction de Igort. Selon ses goûts on appréciera telle ou telle histoire mais pour notre part, on avoue avoir eu un faible pour Opération Capitaine Zidane ; du très grand Bouzard dans la lignée des strips signés l’été dernier pour Libé où l’on apprendra pourquoi la France a perdu la Coupe du Monde et en quoi être dessinateur de BD, est un métier bien dangereux. Désopilant !
Journal d’une disparition
Azuma (Hideo)
Kana (coll. Made In) / 10 €
www.mangakana.com
Par deux fois, Hideo Azuma, mangaka reconnu, a décidé de tout quitter sur un coup de tête. Il nous raconte son histoire de SDF volontaire, son boulot de technicien du gaz et sa dépendance à l’alcool jusqu’à son hospitalisation de la dernière chance.
On sait que pour devenir mangaka au Japon, il faut plus que du talent, un bon coup de crayon et de l’imagination. Il faut aussi avoir une motivation indéfectible, presque une vocation, au sens religieux du terme. Autrement dit, être prêt à endurer une vie de sacrifices, de solitude, de travail acharné pour pouvoir répondre à la pression éditoriale et aux délais. Azuma est un mangaka installé qui depuis ses débuts a travaillé pour les plus grandes maisons d’édition nippones. A plein régime, il nous explique avoir dessiné 16 pages par jour et accepter toutes les commandes. Son travail était apprécié même s’il n’était pas l’auteur le plus vendeur dans les revues auxquelles il participait. Journal d’une disparition est le témoignage de la crise de vocation de cet auteur, son ras le bol qui l’a conduit à vouloir se suicider avant de choisir une vie de vagabond vivant au jour le jour en se contentant de subvenir à ses besoins essentiels : manger, dormir mais aussi… boire. Rongé par l’alcoolisme, Azuma ne nous épargne rien de sa descente aux enfers (hallucinations, internement) sombrant dans un voyeurisme que d’aucuns pourront trouver embarrassant. Pourtant il prévient que « ce manga aborde la vie de façon positive ». Une nécessité pour l’auteur qui cherche visiblement à se détacher de sa propre histoire en utilisant un dessin rondouillard et caricatural de manière à déréaliser cette éprouvante confession. Car confie-t-il « les dessins réalistes me feraient souffrir et m’attristeraient ».
Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés est un sympathique ouvrage de la mangaka Keiko Ichiguchi (1945 chez Kana) qui mêle souvenirs autobiographiques personnels et digressions diverses sur le Japon, ses coutumes, ses fêtes traditionnelles. Mais on y parle aussi beaucoup du manga et des coulisses d’un milieu que l’on découvre de l’intérieur, à travers des anecdotes croustillantes ou des légendes urbaines terrifiantes. Saviez-vous par exemple que la créatrice de Jeu, Set et Match (dessin animé aperçu dans les années 80 en France) est devenue chamane en haut d’une montagne dont elle a fait l’acquisition ? Qu’un mangaka aurait été retrouvé mort d’épuisement à sa table à dessin ? A travers des petits articles sans prétentions, ce livre nous montre le Japon par le petit bout de la lorgnette et s’amuse des distances culturelles puisque cela fait une dizaine d’années que Ichiguchi ne vit plus au Japon mais en Italie. (8,50 € chez Kana)
Prenez un club d’aviron, un champion persuadé d’avoir tué le petit ami d’une fille dont il est secrètement amoureux et refusant de reprendre les rames tandis que les Jeux olympiques approchent... On dirait du Adachi mais c’est du Hidenori Hara, lequel applique à sa sauce les recettes éprouvées du shônen sentimentalo-sportif. Du manga calibré et un peu trop prévisible donc, même si Hara sait apporter sa touche personnelle en remplaçant les traditionnelles vues sur les petites culottes par la proéminente poitrine d’une supportrice avenante. Chacun son style.
Regatta chez Kurokawa ; série en 6 tomes, 6, 90 €.
C’est tout pour ce mois-ci,
Mata ne !
Nicolas Trespallé






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