Jean Paulhan, que Max Ernst représente parmi des surréalistes sur une toile intitulée « Au Rendez-vous des amis », a été directeur littéraire de Gallimard, a édité la Nouvelle Revue Française, et a été l’éminence grise de la littérature française. Eminence grise, aussi, de la résistance littéraire, de l940 à 1944, dont il a été à la fois le moteur et le centre de gravité. « Il était la Résistance », a déclaré André Malraux. C’est Paulhan qui écrit : « Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. » Une parabole de la Résistance.Paulhan est un homme courageux, un homme prêt à risquer sa vie. Il a pourtant déjà 56 ans quand, en 1940, quelques semaines seulement après l’occupation de la France, il participe à la création du Réseau du Musée de l’Homme, l’une des toutes premières cellules de résistance. Puis il collabore au journal « Résistance », qui se donne pour mission de sortir les Français du marasme où les a plongés la défaite, de les aider à surmonter le désespoir d’avoir perdu à jamais le combat contre l’Allemagne hitlérienne. Il faut sauver la dignité de la nation, et avec elle la liberté de la parole et de l’esprit.
Le Réseau du Musée de l’Homme est dénoncé. Paulhan et ses camarades sont arrêtés. Deux d’entre eux peuvent fuir en zone libre, sept autres sont fusillés, Paulhan est libéré. Par deux fois, Drieu La Rochelle, écrivain et collaborateur, successeur de Jean Paulhan à la NRF, met tout en œuvre et réussit à le sauver en faisant intervenir ses relations allemandes. De tels rapprochements sont fréquents : la ligne de séparation entre collaboration et résistance n’est pas imperméable. Louis Aragon et Elsa Triolet, eux-mêmes résistants « purs et durs », avaient fréquenté Robert Denoël qui éditait les discours d’Hitler et autres brûlots antisémites ; en 1945, au moment de l’épuration, ils interviennent en sa faveur. Paulhan, qui apprécie le côté complexe, paradoxe, mystérieux de la vie, aide secrètement Drieu La Rochelle à relancer la NRF.
Funambule dansant dans les deux camps sans se compromettre, il fréquente aussi Ernst Jünger, écrivain allemand, militaire ; se lie d’amitié avec le jeune "sonderführer" responsable de la censure en France, Gerhard Heller, et en fait un « sympathisant » de la littérature française – qui de temps à autre ferme un œil, laisse passer une publication clandestine, autorise certaines pièces de théâtre. « Les Mouches » de Sartre a pu être monté alors que les Allemands savaient pertinemment que les paroles et les actes d’Electre et d’Oreste ne s’adressaient pas seulement à Egiste et Clytemnestre. Paulhan, c’est aussi l’homme qui rédige la nécrologie de Karl-Heinz Bremer lorsque cet ancien adjoint au directeur du Deutsches Institut de Paris tombe sur le front de l’Est ; ce nazi n’hésitait pas à mettre à la porte les Français délateurs. Comble de l’ironie, l’article parait dans la revue clandestine « Lettres Françaises », l’organe le plus important de la Résistance, qu’il avait fondée en 1941 avec Jacques Decour. Ce dernier n’en a d’ailleurs pas vu le premier numéro. Il a été dénoncé, arrêté et fusillé en 1942 comme otage communiste. Les « Lettres Françaises » ont aussi cloué au pilori les crimes de guerre allemands. Des articles y paraissent sur Auschwitz, et en été l944 une édition spéciale est consacrée à Oradour-sur-Glane. Des articles anonymes ou signés de pseudonymes fantaisistes masquant l’identité de quelques grands noms, comme Mauriac, Sartre, Queneau… Eluard et Aragon y publient leurs poèmes. « Jamais il n’y avait eu tant de poètes en France que durant ces noires années », note François Mauriac. Et jamais avec un tel effet, comme si la France cherchait son âme dans la poésie. Les poèmes passent de l’un à l’autre comme on le fait pour une cigarette. Ils bourrent les boîtes à lettres ou sont jetés, feuilles volantes, depuis les avions de la Royal Air Force. Même de Gaulle fait l’éloge, sur Radio Alger, de « la déchirante qualité de ces poèmes qu’aujourd’hui toute la France récite en secret », et lit sur les ondes les vers du communiste Aragon « Plus belle que les larmes ».
Comment résister quand on est écrivain ? Par le silence, un silence méprisant, comme le propose Vercors, alias Jean Bruller, dans ce « best-seller » de la Résistance qu’est « Le Silence de la mer ». C’est le premier ouvrage d’une nouvelle maison d’édition fondée en l942 dans la clandestinité par Paulhan et Vercors : les Editions de Minuit. Mais faire silence, n’est-ce pas aussi se taire ? Sartre quant à lui ne se cache pas, il écrit même en public, à la terrasse du Flore.
En 1941, Decour avait fondé avec Paulhan le Conseil National des Écrivains ; en l944, le C.N.E. diffuse une liste noire des écrivains collaborateurs, s’attendant à ce que le gouvernement provisoire dirigé par de Gaulle réagisse et entame des poursuites à la Libération. Ce fut effectivement le cas. Plusieurs journalistes et écrivains sont exécutés. L’affaire la plus célèbre est celle de Robert Brasillach. Ecœuré par le climat de l’épuration, Paulhan, Camus et Mauriac quittent le C.N.E. en l945. Le Comité était devenu, en se rapprochant des « Lettres Francaises », un organe du PCF. C’est la fin de la Résistance littéraire.
Ariane Thomalla fait des études de lettres allemandes, de lettres françaises et de littérature comparée, aussi à Paris.
En 1972, elle publie « Die femme fragile als literarischer Frauentypus der Jahrhundertwende » (« La femme fragile en tant que personnage type féminin de la littérature de la fin du XIXe et du début du XXe siècle »).
Elle est quelques années lectrice dans une maison d’édition, puis journaliste et auteur pour la presse et la radio ; ses sujets de prédilection portent sur la culture et l’histoire contemporaine. Dans les années 80 et 90, elle signe des reportages sur Israël (« Die Intellektuellen und die erste Intifada » - « Les intellectuels et la première Intifada ») et sur les pays d’Europe centrale et orientale (Prague : « Die samtene Revolution » - « La révolution de velours » ; Varsovie : « Der nachgeholte Kulturkongress » - « Le congrès culturel qui aurait dû avoir lieu plus tôt »). Ses dernières publications ont porté sur les filles de Karl Marx, sur Wolfgang Hildesheimer, auteur juif dans l’Allemagne d’après-guerre, ainsi que sur la Collaboration littéraire en France.






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