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Les acteurs du manga - 19/01/06

Jérôme Roy

Editions Kabuto


Mang'Arte : Pourriez-vous nous raconter l’histoire des éditions Kabuto de leur création à aujourd’hui ? Et nous dire ce que signifie « kabuto » ?
Le label Kabuto est en fait né des cendres du label Akuma qui avait publié la série Strain de Buronson et Ryoichi Ikegami. Cependant les éditeurs japonais n’appréciaient pas trop le nom d’Akuma qui veut dire littéralement « démon » et qui pour eux avait une connotation trop négative. Le nom du label est devenu alors Kabuto, qui veut dire « casque », et nous en avons profité pour réadapter nos publications au format japonais alors que Strain avait été publié en grand format et en sens occidental. Le catalogue s’est étoffé petit à petit et depuis le début nous avons à peu près quadruplé le nombre de nos publications manga si l’on prend en compte le label Akiko.

Mang'Arte : Comment vous placez-vous dans le paysage manga français ?
Kabuto s’est fait sa place dans le marché en proposant des manga de type « seinen », soit un type de manga destiné à un public âgé entre 15 et 25 ans alors que les autres éditeurs s’adressent plutôt à un public de moins de 15 ans. Cette politique nous a permis également de nous centrer sur des auteurs comme Ryoichi Ikegami par exemple ou bien encore Shuho Sato ou Tsuchiya Garon pour la série Old Boy. Aujourd’hui, lorsqu’un manga « seinen » devient assez populaire au Japon, il n’est pas rare que les lecteurs français nous demandent de le publier, preuve que Kabuto s’est établi sur le marché.

Mang'Arte : Vous publiez des auteurs japonais et coréens. Quelle différence avez-vous observé dans leur façon de concevoir le manga (récit et dessin) ?
La différence fondamentale entre les mangas coréens, appelés « manhwas », et les mangas japonais reste le sens de lecture. Si les Japonais lisent de la droite vers la gauche, les Coréens lisent comme nous, c'est-à-dire de la gauche vers la droite. Ensuite, il faut bien reconnaître que la Corée et le Japon sont deux pays assez différents, même si ces différences ne sont pas facilement visibles pour un occidental. Cela transparaît surtout dans la psychologie des personnages. Les Japonais en bons insulaires sont moins ouverts sur le monde que les Coréens.

Mang'Arte : Que pensez-vous de la « déferlante » manga qui agit depuis les trois dernières années dans le milieu de l’édition française ?
La déferlante manga a redonné un coup de fouet au monde de la bande dessinée en France. Elle a redonné le goût de la B.D. à tout un lectorat qui s’en désintéressait souvent au profit des jeux vidéos et a même crée des vocations. Maintenant, c’est aux auteurs français de réagir pour proposer une alternative.


Mang'Arte : Avec l’engouement que l’on connaît pour le manga japonais (plus largement asiatique), peut-on envisager de fabriquer du manga français « exportable » ?
Le terme « manga français » me paraît assez étrange. Je crois qu’il faudrait plutôt parler de bande dessinée française influencée par le manga. Du moins, j’espère que c’est dans cette optique que les auteurs vont travailler. S’ils se contentent de copier les mangas japonais, non seulement on n’obtiendra rien d’intéressant mais en plus le public ne suivra pas. À quoi bon lire une copie alors que les originaux sont à portée de main ? En revanche, si des auteurs mélangent les influences manga et leur propre sensibilité qui ne peut être qu’européenne, le mélange sera sûrement détonnant. Regardez ce qui s’est passé dans les années 80 avec les comics. Les éditions Lug avaient lancé des « comics français » comme les séries Mikros ou Photonik qui étaient sympathiques mais qui ne soutenaient pas la comparaison avec leurs équivalents américains. Par contre, les auteurs de Métal Hurlant comme Moebius se sont inspirés des comics pour créer un univers personnel. Résultat des courses, non seulement le public a suivi mais en plus les américains leur ont proposé d’aller travailler chez eux. La balle est maintenant dans le camp des auteurs français et pour paraphraser Danton, il nous faut « de l’audace, encore de l’audace ».


Mang'Arte : Quel est le manga que vous conseilleriez à un néophyte ?
Tout dépend de l’âge du néophyte. Comme les enfants et les jeunes adolescents s’y connaissent généralement assez bien en manga, je pense que les adultes restent à convaincre. Les grands classiques comme Akira d’Otomo ou les œuvres de Tezuka ou encore Monster d’Urasawa sont assez accessibles et devraient plaire aux amateurs de bande dessinée franco-belge. Dans les mangas que nous publions, je conseillerais Sanctuary qui propose en plus de formidables explications sur le système politique japonais. Des séries comme Crying Freeman ou Old Boy devraient plaire également aux plus réfractaires des lecteurs car les adaptations cinématographiques de ces séries sont assez populaires chez nous. Crying Freeman a d’ailleurs été adapté au cinéma par un Français, Christophe Gans.

Mang'Arte : Le manga est un milieu de lecteurs passionnés, pour certains même complètement « habités » par leurs œuvres. Comment expliquez-vous que ce phénomène bien connu au Japon, puisse exister aussi dans des pays comme la France où les références culturelles sont très différentes ?
En fait, la génération des trentenaires dont je fais partie a été bercée dans son enfance par les séries animées japonaises comme Goldorak ou Albator. Le manga fait maintenant partie de notre patrimoine culturel au même titre que Tintin ou Asterix. En plus, comme le manga a eu mauvaise presse pendant longtemps dans notre pays, les fans de manga se sont organisés, un peu comme un noyau de résistance culturel. On retrouve ce schéma dans tous les phénomènes culturels qui sont un peu boudés par les médias comme le rock ou le cinéma de genre.


Mang'Arte : Comment percevez-vous l’évolution du marché du manga en France ?
Nous assistons actuellement à une explosion de l’offre qui va orienter le marché pour le faire ressembler au marché japonais. Le manga shonen continuera d’exister mais l’offre pour les seinens et les shojos (les mangas pour filles) va se développer. Si les auteurs franco-belges ne réagissent pas très vite, il se peut que le manga dépasse la part de marché de la bande dessinée franco-belge. Le manhwa qui n’en est encore qu’à ses balbutiements va également continuer son développement et devrait représenter une véritable alternative à la bande dessinée japonaise.

Propos recueillis par Nathalie van den Broeck, janvier 06

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#15 - Janvier 06
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Edité le : 19-01-06
Dernière mise à jour le : 19-01-06