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Journée spéciale Jérusalem

Serge Moati est retourné à Jérusalem et y a rencontré ses habitants. Tout au long de cette journée spéciale, ils nous guideront à travers la ville...

Journée spéciale Jérusalem

Entretien avec Pierre-Henry Salfati - 14/04/09

"Jérusalem est une ville devenue profane"

Dans Jérusalem(s), le réalisateur Pierre-Henry Salfati nous invite à une promenade inédite dans les ruelles d'une ville trois fois sainte, mais pas si pieuse que l'on pourrait le croire.

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Se sent-on encore au centre du monde religieux dans la Jérusalem d’aujourd’hui?
Pierre-Henry Salfati : Jérusalem est à l’interface entre la nostalgie du sacré et le pragmatisme du profane. Et, aujourd’hui, la part du profane l’emporte à bien des égards sur celle du sacré. Quelle est la réelle emprise du religieux dans une ville où, à Noël, les églises sont pleines d’Israéliens qui viennent à la messe comme on va au concert ? Ils viennent écouter Bach et vont fumer une cigarette “à l’entracte”. Dans les souks, les marchands du Temple actuels auraient découragé les plus zélés des dévots d’autrefois. Au sommet des minarets, la prière des muezzins est devenue banale, à force de résonner si souvent, presque en boucle. Les juifs en caftan et peyes sont autant de motifs de photos qu’il était improbable de pouvoir faire il y a dix ans. Au centre du triangle que forment le Mur des lamentations, le Dôme du Rocher et le Saint-Sépulcre, on prend vivement conscience de cette dérive. La banalisation du sacré touche en plein coeur la Vieille Ville. Nous sommes au centre du religieux à Jérusalem, mais le religieux n’est plus ce qu’il était.

Quelles sont les conséquences de cette confusion permanente entre tourisme et religion ?
Justement, cette lente dissolution du sacré. Aujourd’hui, les prêtres sont ces guides touristiques qui sermonnent leurs vérités accommodantes à des pèlerins d’un nouveau genre, les touristes. Quant à Dieu, Dieu qui ne dort ni ne sommeille, il a pris, entre autres formes, celle des caméras de surveillance de la police israélienne. Les gens de passage, en quête de religieux, sont les héros d’un spectacle où la théâtralité et l’artifice l’emportent sur la foi et le sacré. On met en scène leur piété dès lors qu’un grand nombre des lieux de la Vieille Ville sont “inventés”, factices, même si cette facticité remonte à fort longtemps. Une séquence, que je n’ai malheureusement pas pu garder, montrait un guide conduisant un groupe grec dans la maison où serait née la Vierge Marie. Il va jusqu’à pleurer avec eux tant le lieu génère d’émotion. Il revient le lendemain sans même un regard pour cet endroit. Pourquoi? Parce que ce jour-là, il conduit un groupe d’Indonésiens qui se doutent bien que la Vierge Marie n’a jamais mis les pieds ici. Voilà un exemple parmi des centaines qui montre qu’à Jérusalem se joue en filigrane une sacrée mascarade plutôt qu’une mascarade sacrée.

Est-ce pour cette raison que vous laissez tant de place à l’humour dans ce portrait d’une ville habituellement évoquée avec gravité ?
Dire que le religieux aujourd’hui à Jérusalem est une bonne blague, cela n’a rien de sacrilège. C’est presque prophétique. Rabbi Akiva, grande figure du judaïsme, riait lui-même sur les ruines de Jérusalem alors que ses confrères se lamentaient. À ceux qui lui disaient : “Rabbi, comment peux-tu rire alors qu’on vient de détruire le Temple ?”, il répondait : “Mais c’est vous qui êtes risibles à pleurer sur ces ruines !” Il leur rappelait que Dieu, qui avait annoncé la destruction du Temple, avait promis qu’il serait reconstruit. Jérusalem est risible précisément parce qu’elle est le lieu des prophéties, aujourd’hui plus que jamais. En tout cas, c’est ce que pense l’immense majorité de ses visiteurs : il va s’y passer quelque chose d’important d’ici peu. Et, si le sacré doit y retrouver sa place, j’ose espérer que ce soit drôle.

Vous semblez préférer filmer les visages plutôt que les monuments, les mains plutôt que les pierres qu’elles touchent.
Jérusalem est une ville dont les murs se caressent et s’embrassent. Davantage que ses murs et ses bâtisses, ce sont les gens qui les caressent et les embrassent qui me font évoquer le futur de cette ville. Les “profanateurs” de la ville, autrement dit les touristes, pourraient contre toute attente lui redonner un de ces jours sa dimension première. Simplement parce qu’au fond, tous ces visiteurs venus de tous les coins du monde, avec leurs caresses et leurs baisers, ne font rien d’autre qu’espérer que la paix, un jour, s’installe là pour toujours, et, pardelà Jérusalem, dans le monde entier. Or la paix n’est-elle pas l’expression la plus éclatante du sacré ?

Propos recueillis par Benoît Laborde

Edité le : 09-04-09
Dernière mise à jour le : 14-04-09


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