Le premier choc, c’est la violence affichée sur la pochette de l’album : le visage criblé de balles, un homme gît dans son propre sang sur un trottoir en béton, à côté d’un revolver. Et c’est d’ailleurs comme une rafale de mitraillette que démarre en trombe Naked City, album paru en 1990 chez Warner Music, sur un furieux Batman qui alterne de manière obsédante rock assourdissant et ballades country. C’est le second choc. A l’époque, Miles Davis avait déjà sérieusement secoué le cocotier du jazz de papa en flirtant avec le rock ; John Zorn en rajoute une couche : avec lui, le jazz s’acoquine avec la variété. De Batman à James Bond, de la country au calypso, du death metal au trash rock, des BO de séries B à la musique d’ambiance de bar d’hôtel, les styles se télescopent dans le premier enregistrement du groupe légendaire fondé par Zorn.
Maître du collage sonore
Le « recyclage » par le saxophoniste américain des thèmes commerciaux devrait choquer tout autant les adeptes de la musique légère : après quelques notes à peine, ils sont aussitôt balayés par une impitoyable avalanche cacophonique, qui donne ensuite naissance, sans crier gare, à la prochaine allusion stylistique. John Zorn est un maître du collage sonore. Ses compositions avec son groupe Naked City dans les années 90 – c’était avant qu’il ne découvre ses racines juives avec le groupe Masada pour transfigurer le klezmer en « culture juive radicale » - lui avaient valu l’étiquette de « postmoderne ». Honneur un peu ambivalent vu le chronique discrédit jeté sur les artistes mis dans cette catégorie. Mieux vaudrait donc dire que John Zorn a donné son sens au postmodernisme.
Comme des clips vidéo, ses collages sonores alignent à toute vitesse les thèmes les plus disparates de toute l’histoire de la musique du 20e siècle. Mais Zorn ne recherche pas l’éclectisme : extraite de son contexte, montée à un rythme effréné, la musique de variété et son univers faussement candide, loin d’être placés sur un piédestal, sont démythifiés et stigmatisés. Et curieusement, en dépit de la violence des ruptures, des déchirures, des montages, les collages de Zorn apparaissent comme des compositions équilibrées et cohérentes, qui laissent transparaître l’image d’une société qui se précipite vers l’abîme. Cet album est bel et bien un chef d’œuvre, porté pour une part non négligeable, grâce à leur énorme souplesse, par les musiciens qui entourent Zorn, Bill Frisell à la guitare, Fred Frith à la basse, Wayne Horvitz au clavier, Joey Baron aux percussions et Yamatsuka Eye pour la partie vocale.
Texte : Reinhard Kager
John Zorn : « Naked City » (1990).
Est parue récemment chez Tzadik, le label de Zorn, une cassette de 5 CD intitulée « Naked City, The Complete Studio Recordings ». Tzadik TZ 7344-5






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