(France, 1986 – 2005)
Avec Françoise Michaud, Luis Rego, Lou Castel…
Un Coffret de quatre DVD édité par La Vie est Belle Synopsis : Longtemps surnommé « le pape du super-8 » en raison de son affection pour ce support associé aussi bien à l’underground qu’à la sphère familiale ou domestique, Joseph Morder s’est ingénié à mêler l’autobiographie et le film de chambre à différentes formes expérimentales pour faire entendre une voix qui n’appartient qu’à lui. Ce coffret regroupe dans leur version restaurée quatre de ses longs métrages assortis d’une kyrielle de bonus : « Mémoires d’un juif tropical » (1986), qui le fait connaître lors de sa sortie en salles en 1988, « L’arbre mort » (1988), « Romanor » (1991) et « El Cantor » (2005).
Critique : Le temps d’un été, au milieu des années 1980, Joseph Morder a réussi à mettre Paris en bouteille, à l’agiter comme une boule à neige en verre pour affoler les saisons, collecter ses souvenirs et créer son propre univers. « Mémoires d’un juif tropical » est une promenade aux quatre de coins de la capitale désertée en raison de la trêve des confiseurs. Elle a tout de même le goût sucré de la madeleine de Proust, car l’auteur est capable de se figurer son enfance passée en Equateur à la vue du moindre parcmètre ou d’une enseigne de café typiquement francilienne. Morder revendique ses tics. En accumulant les images et en dévorant ses petites boîtes jaunes de pellicule Kodachrome, il s’engage en voix off dans une récitation avec la diction un peu affectée d’un enfant qui présente sa composition devant sa classe et l’institutrice. On pense aux films de Guy Debord pour cette capacité à faire dialoguer le texte et l’image, à investir deux univers distincts et parallèles qui vont s’entrechoquer et se répondre de manière vertigineuse. Comme l’enfant qu’il a été, le cinéaste regarde et prend sans sélectionner. En raison des coups d’état aussi permanents que les tremblements de terre, l’Equateur est le terreau privilégié de la fantaisie remuante de l’enfant, qui rappelle : « Je suis quelqu’un de la patrie du Calypso, né dans une feuille de palmier ». Malgré le matériel rudimentaire, les mouvements de caméra sont gracieux, comme les tenues légères de l’été, lorsque l’activité est en pointillés et les nuits sont dociles. La vie est peu à peu contaminée par la cinéphilie et le jeu, les affiches de films se mêlent aux publicités collées sur les murs, Guayaquil et Trinidad revivent, quelque part entre deux boulevards à la croisée d’un arrondissement. Ici, la folie douce s’est substituée à l’amour du modèle réduit, comme chez un autre Guy, Maddin cette fois.
De Berlin (« Romanor ») à l’Amérique du Sud en repassant par la France, Joseph Morder accède à une diffusion relativement plus élargie avec « El Cantor » (2005). La ville du Havre est dans ce film le théâtre des retrouvailles de William (Luis Rego), qui y réside et mène une existence mesurée, avec Clovis son cousin (Lou Castel), parti vers les Etats-Unis il y a plus de trente ans. Accueilli chaleureusement par William, qui y voit rapidement le prétexte à faire la fête et retrouver une gaminerie enfouie, Clovis est tenu à distance par Elizabeth (Françoise Michaud), l’épouse de son cousin, affectée par la mort de son père et, plus généralement, par le ressassement du passé. Clovis est aussi le descendant d’une lignée de Cantors, ces chanteurs yiddish attachés à la perpétuation d’une tradition musicale et élégiaque. Mais chez Clovis, la tradition et le lien familial sont aussi fragiles que son aptitude à chanter.
L’architecture du Havre est classée au patrimoine de l’humanité par l’Unesco. Cela dit, il faut savoir exercer un regard précis pour parvenir à filmer de façon esthétiquement affirmée cet ensemble sévère et gris, symbole d’une urbanité française hantée par le chômage et le démantèlement des infrastructures portuaires. Ainsi s’affirme la sensibilité de Joseph Morder, voyageur attiré par les zones de transit et les façades antidatées, d’où il tire une mise en scène élégante, découpée en plans fixes. La nature posée du cadre accueille de façon contrapuntique les gesticulations burlesques et bringuebalantes de Luis Rego, lancé dans une imitation de Joséphine Baker, et de Lou Castel, comédien qui a toujours pris soin de déchirer les coutures délimitant ses rôles. Déjouant toutes les normes rythmiques, les facéties du tandem traduisent un goût pour l’observation des stigmates et des anachronismes attachants du passé, ceux qui, selon le réalisateur, n’ont pas encore été effacés par le rouleau compresseur du pragmatisme moderne. Les vieux chants yiddish, la mémoire juive, la litanie des atrocités du vingtième siècle, l’éparpillement de l’existence de Clovis qui se répercute jusque dans sa démarche ivre… A partir de cet émiettement, Morder compose un film tenu, illuminé par la présence de sa muse Françoise Michaud, qu’il filme de manière attentionnée, comme le feraient Paul Vecchiali ou Guy Gilles avec leurs comédiennes. Film sans âge, mais incessamment préoccupé par l’idée du temps qui s’écoule ou qui s’est déjà évanoui, « El Cantor » est une belle divagation hors des modes.
Les Bonus : Joseph Morder présente lui-même chacun de ses films et revient, au sujet d’ « El Cantor », sur l’idée du burlesque induite selon lui par les comédiens. La position est recevable tant l’auteur a montré combien il savait prendre tout ce qui s’offre à lui lors de ses déambulations parisiennes rassemblées dans « Mémoires d’un juif tropical ». La ville du Havre, un café anonyme… Tout chez lui devient cinématographique, éclatant même. L’imprévu a toujours sa place et Morder rappelle aussi combien le développement des pellicules Kodachrome, une fois plongées dans le bain d’une solution chimique, peuvent transformer l’image et l’éloigner du résultat escompté. Dans « El Cantor », Lou Castel se promène avec une petit DV (les temps ont changé) et ses rushes vont témoigner d’une démarche elle-même aléatoire. Lorsqu’il s’exprime, Morder se révèle en artiste érudit plutôt qu’en intellectuel. C’est peut-être la raison pour laquelle il a également fait appel à une universitaire qui se charge dans les bonus d’une analyse de son œuvre en bonne et due forme. Egalement de passage dans les bonus, Alain Cavalier s’immisce caméra à la main dans l’appartement de Joseph Morder et y surprend un homme manifestement pas très installé chez lui, une position peut-être relative à la figure du voyageur. Sous ses airs badins, ce petit film est terrible, puisqu’au hasard de la visite se présente à nos yeux le legs et les objets familiaux, en travers desquels l’holocauste a tracé une marque indélébile.
Julien Welter