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Mang'Actu - 22/06/05

Juin 05

Alors que les filles n’en finissent plus de se questionner sur l’amour, avec plus ou moins de sérieux (Nananan, Sakurazawa, Takahashi), les garçons retournent en enfance (Kurihara) ou racontent des histoires affreuses dans le but de faire grimacer le lecteur (Sasô, Fukuyama). De sa hauteur, Tezuka observe. Dernier Mang’actu avant l’été, bonne lecture estivale !

Everyday
Nananan (Kiriko)
Sakka / 9,95 €

Aspirant musicien, Seiichi est entretenu par Miho, sa petite amie. Mais son salaire de vendeuse ne suffit plus à faire face. Lorsqu’on lui propose un boulot d’hôtesse de bar, elle accepte. Par amour ? Pourquoi alors ce souvenir persistant d’Hagio, son ex-petit ami, vient la troubler ?

Antérieure au remarquable Blue (cf. Mang’actu octobre 04), Everyday, œuvre réalisée entre 1998 et 1999, montre que Nananan avait déjà posé les bases de son univers intimiste dans les grandes lignes. Des lignes épurées où corps et décors sont tracés avec une même économie graphique donnant au réalisme des situations qu’elle dépeint, une atmosphère cotonneuse délibérément lymphatique. Une clarté du trait qui paradoxalement n’en montre que mieux le désarroi de l’héroïne dissimulée non sans raison derrière une nappe de cheveux de jais. Qu’est-ce qui sépare l’amour de l’affection, la passion de la tendresse ? Nananan est bien incapable de répondre à ce mystère. Son histoire presque murmurée creuse cet entre-deux, cette zone mouvante et poreuse qui fait se rejoindre plus ou moins intensément les êtres. Miho mal remise d’une déception amoureuse se laisse bercer par ces illusions et se sacrifie pour mieux se voiler la face, comme pour se convaincre de l’intensité de l’amour qu’elle porte à Seiichi et préserver ce cocon qu’au fond d’elle-même, elle subit. De l’épreuve, elle retirera encore plus de doute sur la viabilité de son couple qui implosera en douceur après les brèves retrouvailles avec Hagio. Au final, elle cessera de se mentir à elle-même et découvrira que de l’affection à l’amour, il existe un gouffre aussi infranchissable que ténu. Comme l’espace entre deux cases…



Body and Soul t.1 (en cours)
Sakurazawa (Erica), Terakado (Takumi)
Asuka (coll. Ladies) / 9 €

Ca ne va plus très bien pour Miku. Elle souffre régulièrement de migraines et se demande si ça n’irait pas mieux en quittant son petit ami qu’elle n’aime plus. Après une soirée trop arrosée, elle se retrouve dans l’appartement d’un bel inconnu…

Auteur d’un subtil marivaudage dans Entre les Draps (Mang’actu février), Erica Sakurazawa s’arroge ici les conseils d’un spécialiste de l’acupuncture et de la chiropraxie, pour conter les petits malheurs d’une jeune adulte qui somatise tous ses échecs amoureux. Autrement dit, Sakurazawa fait la démonstration de la maxime « bien dans son corps, bien dans sa tête », offrant à ses lectrices en ouverture de chapitres les conseils du docteur Terakado pour résoudre facilement les petits tracas de leur vie quotidienne. L’épanouissement personnel passera-t-il par un bain de siège régénérant ? Le bain de pieds est-il une panacée universelle ?
Libre à chacun(e) d’en juger…Mais ne soyons pas trop persifleur. Si on peut faire la moue devant les conseils thérapeutiques du sympathique docteur, Sakurazawa reste, elle, une très bonne conteuse qui parvient à tirer du romanesque du quotidien le plus terne. On suit sans mal sa sémillante héroïne dont les sautes d’humeur ne nous la rendent que plus attachantes. A lire sur la plage pour mettre en pratique la méthode du Dr Terakado.


Fujisan
Sasô (Akira)
Sakka / 9.95 €

Une jeune femme suicidaire incapable de se consoler de la mort de son frère, une autre persuadée de provoquer la mort dans son entourage, un bon père de famille qui redevient une crapule pour sauver son fils malade, une institutrice traumatisée par un énième avortement, une mère malmenée par sa fille et un violeur en phase terminale… Six histoires mortifères et cruelles avec pour toile de fond, l’ombre tutélaire et immémorial du Fujiyama.

Le volcan vénérable et majestueux du Mont Fuji sert de fil conducteur et de témoin à ces nouvelles brossant le portrait d’individus en rupture, déphasés par les mauvais tours que leur a réservés le destin. A la croisée des chemins, les personnages désespérés ou cyniques y puisent moins la force d’un nouveau départ qu’un ultime moyen de dire adieu au monde des vivants. Car à l’instar du Fuji, ils semblent à jamais éteints, dénués de cette étincelle qui pourrait rallumer leur foi en la vie et en l’Homme. Nouveau venu dans la prestigieuse collection Sakka, Akira Sasô  prend à bras le corps des thèmes lourds (la perte, le manque, le vide) sans jouer sur la fibre sensible, encore moins sur la compassion. Loin de nous être tous sympathiques, les héros de Sasô refusent de tomber dans l’émotion facile ou factice. Dépressifs ou malades, ils ne provoquent que rarement l’empathie, car victimes, certains n’en sont pas moins bourreaux. Parfois en lisière du fantastique, ces fables du quotidien, noires comme la cendre sont constamment sur la corde raide et distille un réel malaise par leur ambiguïté morale, même si ce n’est que pour mieux signifier l’humanisme de leur auteur. C’est du moins, ce que l’on espère.



Osamu Tezuka. Biographie 1946-1959 t.2
Tezuka Productions
Casterman, coll. Ecritures / 12,75 €

La genèse d’un génie, suite.

Tezuka n’a pas 30 ans qu’il a déjà révolutionné la façon de faire du manga à un point tel qu’il en influe sur son mode de production et de consommation, contraignant les éditeurs japonais à suivre « Le » phénomène. Une nouvelle industrie culturelle est en marche, tirée à fond de train par le stakhanovisme créatif de Tezuka qui, pour l’heure est bien le seul à pouvoir suivre le rythme démentiel qu’il s’impose. Résultat, les éditeurs se l’arrachent et envoient des représentants chez le « sensei » chargés de faire le pied de grue pour collecter les planches à l’heure dite ou pour tenter de limiter au mieux le retard de parution. D’où des séquences particulièrement cocasses où l’on voit Tezuka s’éclipsait de ses obligations lors de virée mémorables au cinéma ou lorsqu’il charge l’un de ses jeunes assistants, un certain Leiji Matsumoto (futur créateur d’Albator) de porter des planches conçues en cachette pour un éditeur non prévu au programme ! Mystérieux Tezuka qui passe sa jeunesse rivé à sa planche à dessin, enfermé dans un environnement quasi monacal (une chambre d’hôtel le plus souvent) travaillant d’arrache-pied avec un seul but en tête : mettre suffisamment d’argent de côté pour fonder son studio d’animation, tout en absorbant comme une éponge, tout ce qui l’entoure, animé par une soif de savoir quasi inextinguible. Comme toute personne hors norme, Tezuka répond à une logique qui lui est propre et dont on se borne à observer le fonctionnement, sans en comprendre les rouages. A la sortie de cette biographie, on sort tout de même avec une certitude : on ne naît pas génie, on le devient. (cf. la critique du premier volume dans Mang’actu octobre 04)


Cornigule
Kurihara (Takashi)
Cornélius / 18 €

Alors qu’il se promène dans la rue, un curieux personnage voit une corne lui pousser sur la tête. Le docteur diagnostique une cornigule. Ce n’est pas bien grave, mais il s’agit de s’en débarrasser…   

Issu de la revue de manga alternatif AX, Kurihara vient rejoindre les prestigieuses éditions Cornélius (Dan Clowes, Charles Burns, Blutch, Winshluss…) qui dans le sillage d’Ego comme X ouvre ses portes à la création nippone. Singulier objet graphique, Cornigule a le goût du paradis perdu de l’enfance, comme si ce que l’on lisait, nous permettait d’accéder à un recoin de notre cerveau depuis longtemps inaccessible, quand le monde pouvait se réduire des heures durant à un plateau de jeu. Kurihara met en situation des personnages « jouets »  et donne forme à des histoires pleines de robots bagarreurs, d’animaux étranges, d’objets transparents, de base secrète, de formes  bizarres qui vont du vaisseau pixellisé échappé de Space Invaders à la créature en origami. Sur les murs, on remarque des affiches prônant de mystérieux slogans, parfois des silhouettes espionnent derrière des palissades… Les planches réalisées dans un style minimaliste, assez proche de ce que peut faire un José Parrondo, sont d’une grande lisibilité mais fourmillent de tous ces petits détails qui rendent la lecture savoureuse... Une œuvre sucrée et régressive pour tous les grands enfants.


Urusei Yatsura (Lamu) t.1 (en cours, série en 18 tomes)
Takahashi (Rumiko)
Glénat, coll. Bunko / 7, 50 €

Une « extra-terrestre en bikini tigré » tombe raide dingue amoureuse d’Ataru, un lycéen qui subit dès lors son coup de foudre…au propre comme au figuré.

Une série bien connue de tous ceux qui étaient ados ou pré-ados dans les années 80, signé par la prêtresse du manga, Rumiko Takahashi, certainement aujourd’hui la mangaka la plus connue au Japon et dans le monde. On lui doit des oeuvres qui font partie intégrante du patrimoine de la culture manga que ce soit au travers de comédies sentimentales comme Maison Ikkoku (Juliette, Je t’aime) ou de titres humoristico-fantastiques comme Ranma ½ ou plus récemment de Inu Yasha. Urusei Yatsaru plus connue sous le nom de Lamu fut conçue pour un lectorat de garçons, ce qui explique la teneur de cette série gentiment grivoise qui enchevêtre une certaine réalité du Japon des années 80 avec de vieilles croyances pittoresques. Passé l’effet nostalgique, Lamu déçoit quelque peu même si l’on retrouve le goût du quiproquo cher à Takahashi et une galerie de personnages secondaires où les humains se distinguent par un comportement bien plus bizarre que les esprits et autres extra-terrestres. Les histoires sont inégales, la mangaka éprouvant encore les recettes qui lui vaudront rapidement gloire et fortune. Si on rit peu, on sourit beaucoup. Ce n’est déjà pas si mal.


Conclusion en beauté pour le renversant Bienvenue au Gamurakan qui, entamé comme un polar, bascule très rapidement vers ce que l’on pensait être de la science-fiction classique pour marcher finalement sur les pas du grand Philip K. Dick. La paranoïa en moins et l’humour en plus, Fukuyama nous subjugue en nous menant toujours là où on ne l’attend pas et ces « anges » particulièrement libidineux sont une belle image de son esprit iconoclaste et polisson. Soit un foisonnement de métaphores sexuelles plus ou moins explicites et des illusions persistantes dont on comprendra l’origine en catimini, comme si Fukuyama se ménageait la possibilité d’une suite. Notons, que ce volume se distingue par un tour de force avec près des deux tiers de l’ouvrage qui se déroule dans le cadre exigu d’un couloir d’hôpital et où il se passera bien des choses incompréhensibles. Cartésiens s’abstenir. De Fukuyama (Yôji) chez Sakka (11,95 € ; voir aussi Mang’actu mai)

Toujours pas d’essoufflement dans les tomes 5 et 6 de Say Hello to BlackJack, qui s’impose comme l’une des séries actuelles les plus bouleversantes. Toujours beaucoup de dilemmes et d’interrogations pour l’interne Eijirô Saitô, qui poursuit sa formation et son apprentissage du métier, en prenant peu à peu la mesure des responsabilités que sa charge lui incombe. Une œuvre exigeante et dure sous des abords classiques qui dépasse les problèmes de la médicalisation au Japon en traitant de sujets graves, malheureusement communs à nous tous.
De Sato (Syuho) chez Glénat (6, 40 € ; voir aussi Mang’actu avril).

Pendant ce temps, le voyage au bout de l’enfer se poursuit dans L’Ecole Emportée pour Shô et ses camarades avec l’apparition de champignons mutants et la naissance d’un culte troublant voué au Solocule. Tout cela est-il lié ? Suspense et passages gore alternent dans ce manga horrifique éprouvant qui triture perfidement nos peurs enfantines inconscientes. De l’anti- Kurihara en somme ! De Umezu (Kazuo) chez Glénat (7, 50 € ; voir aussi Mang’actu mars)

Terminons par le rayonnage Tezuka dont différentes séries arrivent à terme. Unico a beau être destiné aux plus jeunes, le maître fait l’impasse sur le happy-end attendu. La licorne va vivre une nouvelle fois des aventures féeriques extraordinaires, aidant une Cendrillon de la Russie Eternelle à gagner le cœur d’un beau ténébreux ou un petit Phénix à devenir grand. Kawaï en diable même si l’absence des couleurs d’origine affadit –on le répète- considérablement cette série. (Soleil Manga 6.95 € tome 2 ; voir aussi Mang’actu avril).

Fin par ailleurs de Princesse Saphir avec un tome 3 qui ne laisse pas de répits à Saphir qui passe de vie à trépas, avant de subir un sort qui la rend amnésique ! Mais l’amour pour Franz Charming est plus fort que tout et viendra à bout de ses fâcheux contretemps… Tezuka bondit, nous aussi ! (Soleil Manga 6,95 € ; voir aussi Mang’actu mai)

Dans une veine plus expressionniste et déstructurée,  Barbara s’achève sur la fin du chemin de croix de Mikura. Comme pour Saphir, c’est une ode à l’amour fou mais ce dernier s’avérera dévastateur pour Mikura. Dévastateur mais pas destructeur car avant de sombrer, l’écrivain décadent tirera de sa rencontre improbable avec la sorcière Barbara, matière à signer un dernier chef-d’œuvre. Sans se hisser au niveau de Ayako, Barbara reste une série intéressante du Maître qui expérimente chapitre après chapitre. Parfois cela fonctionne, d’autre fois moins, mais les passionnés du Maître se devront de posséder ce diptyque dionysiaque dans leur mangathèque. (Delcourt, coll. Akata, 7.95 € ; voir aussi Mang’actu mars).

In fine, le Tezuka à ne pas manquer : L’arbre au Soleil. En trois tomes (sur 8) qui se dévorent plus qu’ils ne se lisent, la série tisse une fresque vibrante du Japon au crépuscule des Tokugawa, qui nous donne à voir une société en pleine mutation désemparée face à une modernité que l’on ne sait comment appréhender. Tezuka cristallise ce désarroi par la résistance de la médecine traditionnelle imprégnée de superstitions, face à la montée en puissance de la médecine occidentale, certes moins poétique, mais bien plus efficace pour lutter contre la variole. Une lutte symbolique qui sert à nous présenter un Japon à un tournant de son histoire, où certains commencent déjà à s’interroger sur un modèle sociétal jugé archaïque et inadapté face aux nouveaux enjeux qui se font jour. Autour des pérégrinations de Ryohan, le médecin libertin et de Manjiro, bretteur, devenu espion en charge des diplomates américains puis en passe de devenir un conseiller militaire influent, on circule à travers toutes les strates de la société, des puissants au petit peuple, des médecins, aux filles de joies... Par sa volonté totalisante dépeignant l’émergence du Japon en tant que nation, le récit marque l’influence souterraine des grands écrivains russes sur la manière narrative de Tezuka. On en reparle bientôt, mais cette série palpitante et drôle est à ne pas manquer. (t.2 / 3, Tonkam 9 € ; voir aussi Mang’actu mars)

C’est tout pour ce mois-ci. On se retrouve à la rentrée, Mata ne !


Nicolas Trespallé, juin 2005
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Edité le : 21-06-05
Dernière mise à jour le : 22-06-05