La froide défense de Karadzic
Désormais, les premiers témoins de l'accusation sont enfin convoqués à la barre. Des récits douloureux, assortis de détails insoutenables. Le premier témoin à se présenter est Ahmet Zulic, un citoyen musulman de Bosnie, détenu de juin à novembre 1992 dans les camps serbes de Betomika et Manjaca, près de Banja Luka, l'actuelle capitale de la Republika Srbska. "Ils m'ont gravé une croix dans la peau" affirme l'homme, aujourd'hui âgé de 62 ans, avant de montrer ses cicatrices. Il raconte la faim, les tortures, ses dents cassées par les soldats serbes, ses doigts brisés parce qu'il refusait de faire le signe de croix. Il affirme aussi avoir vu des serbes forcer une vingtaine d'hommes musulmans à creuser leur propre tombe avant de les abattre ou de les égorger. Impassible, hautain, Karadzic réfute par d'interminables questions ou se tait. Puis c'est au tour d'un habitant de Sarajevo, Sulejman Crnaclo, de se présenter. Il détaille le bombardement du marché de Markale, en août 95, qui a fait 68 morts et dans lequel il a perdu sa femme. Le bourreau des Balkans ose lui faire part de ses condoléances avant de débuter un très long contre-interrogatoire.
Un médecin sanguinaire poète
"Je ne suis pas seulement né pour sentir les fleurs mais aussi pour incendier, tuer et tout réduire en poussière" voilà ce qu'on peut lire dans l'un des nombreux poèmes de Radovan Karadzic... Au début de sa carrière, le "Rastignac serbe" est psychiatre. Sa spécialité : la paranoïa et les dépressions. En 1990, soutenu par Slobodan Milsosevic dont il partage les rêves mégalomanes, il fonde le SDS, le Parti ultra-nationaliste serbe. Peu après, il est élu à la tête du Parlement de la République Yougoslave de Bosnie. La guerre approche : Radovan Karadzic crée un "parlement rebelle" dans son fief de Pale, ville qu'il dirige comme un parrain mafieux. Celui qui aime se décrire comme le "Chevalier du monde slave et orthodoxe" désigne alors sans détours ses ennemis : les croates et surtout les musulmans. En pleine ascension politique, il fait encore semblant de ne pas les haïr... En juin 91, la Slovénie et la Croatie déclarent leur indépendance. La guerre se rapproche de la Bosnie multi-ethnique. Au Parlement de Sarajevo, Radovan Karadzic menace : si la guerre éclate, il exterminera tous les musulmans. Au printemps 1992 dans la capitale bosniaque, ils sont des milliers à croire encore en la paix. Les hommes de Karadzic tirent dans le tas : la guerre a commencé - le siège de la ville durera 3 ans et demi et fera 10 000 victimes. Dans les villages, le nettoyage ethnique, a lui aussi, débuté. A l'été 92, l'Europe redécouvre avec horreur l'univers des camps de concentration mais réagit très mollement...
Un chef de guerre devenu gourou
Entre temps, Radovan Karadzic est devenu président de la République Serbe auto-proclamée. Il poursuit son duo sanguinaire avec le Général Ratko Mladic. Ensemble, ils orchestrent l'un des plus grands bains de sang depuis la seconde guerre mondiale : le conflit en Bosnie fera plus de 180 000 victimes. Point culminant de cette terrible complicité : le massacre systématique et planifié de 8000 musulmans dans l'enclave de Srebrenica, alors sous contrôle de l'ONU. Le même mois, le TPIY accuse Mladic et Karadzic de "génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité". En décembre 1995, les accords de Dayton sont signés à Paris. Karadzic refuse une paix qu'il juge "injuste" et tente de revenir sur la scène politique. Mais Belgrade et Banja Luka, ses alliés d'hier, lâchent ce nationaliste "trop encombrant". En 96, il quitte, officiellement, la scène politique. Puis c'est la fuite et la clandestinité. 13 ans de cavale dont plusieurs à Belgrade. C'est là que Radovan Karadzic sera enfin arrêté en juillet 2008 dans des attributs de médecin hippie et sous une fausse identité, celle du docteur Dragan Dabic, spécialiste en médecine douce...
Un procès vite expédié ?
Aujourd'hui, Radovan Karadzic est jugé à La Haye. Le procès de l'un de plus grands criminels de guerre du 20ème siècle devrait suivre une procédure
accélérée pour des questions d'agenda politique et géostratégique. Le Tribunal de La Haye doit officiel fermer ses portes l'an prochain. La guerre en Bosnie a fait plus de 180 000 victimes, dont 10 000 à Sarajevo et au moins autant dans la région de Srebrenica. Plus de 500 000 personnes sont toujours déplacées...
(Claire Stephan avec AFP)
À VOIR
- Karadzic en médecin gourou (Juillet 2008)
- Le massacre du marché de Markale (Août 1995)
- Le siège de Sarajevo (Mars 1995)
- Galerie photo Karadzic et Mladic, propagande ultrantionaliste serbe (janvier 2008)
Au cinéma :
"La révélation"("Storm"), drame politique autour d'un procès pour crimes de guerre à La Haye. Un film de Hans-Christian Schmid (co-production ARTE). - Interview avec Hans-Christian Schmid du film "Storm"







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