Tout le monde encense Ken Loach : les journalistes, les supporters de football, les militants de tous bords, et aussi ses équipes de tournage. Tous apprécient l’homme sans chichi, sa modestie et sa politesse proverbiales. Un saint ? Peut-être, ne seraient-ce les manœuvres qu’il emploie pour pousser les comédiens jusqu’au bout d’eux-mêmes, au nom du réalisme qui lui tien tant à cœur. « You loached me », répliquent-ils en riant lorsque, une fois de plus, il les a laissés aborder un rôle à l’aveuglette, sans vraiment connaître le scénario. C’est intentionnellement qu’il laisse monter l’adrénaline chez ses interprètes, afin de mettre l’énergie créatrice qui en résulte au service de ses films. Son credo : l’authenticité à tout prix.
Les héros de la classe ouvrière. Peter Mullen, le personnage principal de « My Name is Joe » (1998), a certainement subi le même traitement. Joe est un chômeur de longue durée, un habitué des alcooliques anonymes et un indécrottable optimiste lorsqu’il s’agit de son club de foot ou de sa dernière passion amoureuse. Joe est un personnage typique de Ken Loach : un ami fidèle, qui tient la solidarité et la camaraderie en haute estime. Le héros oublié d’une classe ouvrière moribonde à l’ère néo-libérale. Idem pour les cheminots de « The Navigators » (2001) ou le père désespéré de « Raining Stones » (1993), qui se démène pour pouvoir offrir une robe de première communion à sa fille. Qui aurait imaginé que Kenneth Loach, né le 17 juin 1936 à Nuneaton dans le comté de Warwickshire, aurait une vie artistique aussi mouvementée ? Ce fils d’électricien se prend de passion pour le théâtre pendant ses études de droit à Oxford. Il débute à la télévision à l’aube des années 1960, remporte des prix pour ses critiques sociales et, grâce à la série « The Wednesday Play », il arrive même à faire amender de la loi britannique sur les sans-abris. « Kes » (1970), son deuxième long métrage, lui apporte la consécration. Considéré par certains comme le meilleur film de Ken Loach, il raconte avec beaucoup de poésie l’émouvante histoire d’un fils d’ouvrier qui sauve un jeune faucon et vit, grâce à lui, d’inoubliables moments de liberté qui marqueront toute sa vie. 32 ans plus tard, « Sweet Sixteen » (2002) – consacré à un enfant des rues de Glasgow – suscitera les mêmes louanges.
Ken Loach n’a eu de cesse de donner la parole à la classe ouvrière, intimement convaincu que « les gens continuent à se battre, (qu’)ils n’arrêtent jamais de se défendre ». Il est aussi persuadé que l’art scénique et cinématographique n’est pas l’apanage de la classe moyenne. Aujourd’hui, il est presque le seul à se souvenir du « Kitchen Sink Realism », ce mouvement culturel de réalisme social au Royaume-Uni dans les années 1950. Ce militant de gauche, marxiste non-dogmatique et ouvert à toutes les polémiques, n’a été desservi par ses convictions politiques que pendant les années Thatcher. La censure orchestrée par la Dame de fer l’a quasiment empêché de travailler et lui a valu le pire passage à vide de sa carrière. En 1990, il fait son retour sur la scène internationale avec « Hidden Agenda ». Ce thriller politique qui porte un éclairage hautement controversé sur l’IRA en Irlande du Nord marque un tournant dans sa carrière. Dès lors, le défenseur des petites gens n’hésite plus à s’engager sur le parterre de la politique internationale et sur les champs de bataille du XXe siècle.
Une œuvre intemporelle. « Nous n’avons jamais été à la mode » déclare aujourd’hui le cinéaste britannique, sans la moindre arrogance. Son sens de la solidarité a transcendé quarante années d’histoire du cinéma, offrant au monde un incroyable répertoire qui en a fait l’un des cinéastes les plus influents de son temps. Pour « Land and Freedom » (1995), son film le plus célèbre, il est parti en Espagne découvrir la vérité sur les brigades internationales pendant la guerre civile ; et pour « Le vent se lève » (2006), son œuvre la plus violente, il s’est rendu en Irlande sur les traces de l’occupation britannique. Il est d’autant plus étonnant que dans « Looking For Eric », son dernier opus, Ken Loach se soit attaché à un thème de société tout sauf polémique ; il faut dire que l’initiative du film revient au footballeur de génie Eric Cantona. Cela dit, ce n’est pas la première fois que cet infatigable chroniqueur de la résistance se présente sous un jour humoristique. D’ailleurs, ce que Krzysztof Kieslowski appréciait le plus dans l’œuvre de Ken Loach, c’était ses scènes comiques.
En 2007, Ken Loach a remporté la Palme d’or à Cannes pour « The Wind that Shakes the Barley », juste avant son 70e anniversaire. A l’occasion de la remise du Prix européen du cinéma, qui se déroulera cette année à Bochum, il recevra un prix d’honneur pour toute sa carrière. Une œuvre portée par les convictions humanitaire d’un cinéaste qui n’hésite pas à plonger dans les tréfonds de l’âme humaine et à balayer au Karcher devant la porte de sa propre histoire. Pour respecter le protocole, Ken Loach est apparu sur la Croisette en smoking. Mais cet homme frêle et élancé n’a pas pu s’empêcher de lever le poing. Et tout le monde savait que ce n’était pas un geste en l’air.
MARLI FELDVOSS POUR ARTE MAGAZIN
ARTE Plus
FILMOGRAPHIE DE KEN LOACH
(Sélection) : « Cathy Come Home » (1966) ; « Kes » (1970) ; « Black Jack » (1979) ; « Fatherland » (1986) ; « Hidden Agenda » (1990) ; « Land and Freedom » (1995) ; « Raining Stones » (1993) ; « Carla’s Song » (1996) ; « My Name is Joe » (1998) ; « Bread and Roses » (2000) ; « The Navigators » (2001) ; « Sweet Sixteen » (2002) ; « Just a Kiss » (2004) ; « Le Vent se lève » (2006) ; « It’s a Free World » (2007) ; « Looking for Eric » (2009)







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