Interprètes : Gleb Puskepalis, Igor Chernevich
Russie 2003, 1h45
Section Semaine de la Critique
Critique. Au petit jour, un conduit sous un remblai de chemin de fer crache deux misérables silhouettes, un père et son fils. Réveillés en sursaut par un chien, il prennent leurs cliques et leurs claques et sortent, trébuchants de fatigue, vers un nouveau jour plein d'incertitudes. Le gosse n'apprécie guère les blagues de son père, du genre « Si tu ne veux pas aller à pied, on peut prendre le taxi ou l'avion ». Ses propos sceptiques à la limite du sarcasme trahissent une perte de confiance, et déjà une certaine distanciation du fils par rapport à son père. Un peu plus tard, on comprend mieux pourquoi le garçon a du mal à donner à son père le respect dont celui-ci a tant besoin : un soir, chez un garde-barrière, le père résiste encore vaillamment à la tentation de la vodka, mais le lendemain, dans la demeure d'un vieil homme ivrogne où il aide à réparer le toit, le père renoue avec ses vieux démons, et sombre à nouveau dans l'alcool.
Par de courtes scènes très sobres et près pudiques, les deux jeunes réalisateurs russes Boris Khlebnikov et Alexei Popogrebsky déroulent leur poétique road-movie à travers le regard du jeune garçon : à l'orée de la puberté, il se conduit déjà comme un petit adulte, commentant sur le ton du sarcasme les mensonges et les mauvaises prétextes de son père, et son retour à ses mauvaises habitudes. Tandis que le père lutte pour ne pas perdre complètement la face (et qu'une chance inespérée de faire un nouveau départ s'offre à lui), le fils, lui, rêve d'aller à la mer pour voir les albatros, qui sont pour lui comme une promesse de liberté, d'émancipation et de renouveau. La métaphore de l'oiseau qui plane en permanence est ressassée à l'excès, mais sinon, le film ne cède pas au symbolisme de pacotille si cher au cinéma slave.
Pour le reste, « Koktebel » est un film au style très sûr et d'une maturité étonnante pour une première œuvre. Il observe ses protagonistes avec beaucoup de précision et de pudeur à la fois, et enveloppe les paysages enneigés de la Russie d'une lumière sublime. Il nous offre en tout cas des scènes inoubliables, comme celles où le garçon fait la connaissance de la fille du garde-barrière, précoce mais plus âgée que lui de plusieurs années. Un petit ghettoblaster qui clignote et crache de la musique techno est suspendu à une branche près de WC rudimentaires dont la porte s'ouvre brusquement, laissant apparaître, comme une promesse de bonheur, la jeune fille chaussée de bottes en caoutchouc. Ces airs de musique techno en plein cœur d'une Russie en décomposition, les propos sans fard à l'adresse d'adultes empêtrés dans leurs petites lâchetés et leur amertume sont autant de signes annonciateurs d'un réveil de la jeune Russie et de l'émergence d'une nouvelle génération de cinéastes.
Martin Rosefeldt






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