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Holocauste

Programmation spéciale à l'occasion du 61ème anniversaire de la libération des camps. La dernière lettre, Hollywood et la Shoah, Vision de l'impossible. (...)

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Focus : Holocauste - 31/08/09

L' holocauste dans le cinéma allemand

Entretien avec Peter Zimmermann (Maison du Film Documentaire de Stuttgart)


La diffusion de la série américaine « Holocaust » à la télévision allemande en 1979 a eu un énorme retentissement : pratiquement un adulte sur deux a vu au moins un épisode de la série, mieux, un sur trois a vu tous les quatre épisodes. Quelle était, avant 1979, l’attitude du cinéma allemand face à la Shoah ?
La persécution des juifs et le troisième Reich ont été très abondamment traités avant 1979. Certains ont eu l’impression que tout a commencé par cette série américaine, mais c’est un leurre : dans les fictions et les documentaires de RDA, qui avait créé les grands studios de la DEFA, on s’est penché très tôt sur le nazisme. Le premier film de fiction s’intitulait « Die Mörder sind unter uns » (les assassins sont parmi nous) de Wolfgang Staudte, il date de 1946. Dans ce film, un homme revient de la guerre et tombe sur son ancien supérieur, un officier qui a commis des crimes sur le front de l’Est et qui fait une carrière d’industriel après 1945, où ça ? A l’Ouest bien sûr ! Dans les premiers documentaires de la DEFA, juste après la guerre, la question type était « Que sont devenus les bourreaux, les responsables de l’Etat, de l’armée et de l’économie ? ». L’intention était de démontrer qu’en RFA, nombre d’anciens dignitaires nazis avaient retrouvé des postes haut placés, comme dans le documentaire sur le secrétaire d’Etat d’Adenauer, Globke, qui avait joué un rôle prépondérant dans la rédaction des lois raciales de Nuremberg, ou celui sur le général Speidel, qui avait participé à l’offensive sur le front russe et qui fut nommé plus tard commandant en chef des forces de l’OTAN. Voilà quelle était la grande tendance dans ces films est-allemands. Il s’agissait de montrer que la RFA avait intégré des anciens nazis en nombre, se rendant ainsi coupable de néofascisme, tandis que la RDA, elle, se présentait comme l’exemple contraire, au-dessus de tout soupçon.

Le documentaire ouest-allemand, lui, a fait complètement l’impasse sur ce thème précis. Dans les années 40 et 50, il était encore occulté, contrairement à ce qui se passait en RDA. Le premier film qui a traité du nazisme en Allemagne de l’Ouest, ce fut « Das Dritte Reich » (le troisième Reich), une série en douze épisodes diffusées sur la chaîne Süddeutscher Rundfunk au début des années 60, en coopération avec la chaîne WDR. Dans ce film, toute la période nazie, y compris la persécution des juifs, est traitée de manière très exhaustive. Toutefois, la série n’insiste pas suffisamment sur le rôle de l’industrie, de l’économie et de la justice allemandes dans la machine nazie. En Allemagne de l’Ouest, ce thème reste longtemps tabou, il faut attendre les années 90 pour qu’il soit réellement brisé à la faveur d’un événement : soudain, d’anciens travailleurs forcés exigent réparation de la part de l’industrie allemande.

Revenons à l’année 1979 : il existait donc avant cette date une forte exposition de la persécution des juifs dans le cinéma allemand. Pourtant, vous dites qu’il faut attendre la diffusion de cette série « Holocaust » pour que les masses s’y intéressent. Pourquoi ?
Cette série télévisée traitait le sujet de manière beaucoup plus émotionnelle que les documentaires ne l’avaient fait jusque là, car elle plaçait l’action sur un plan personnel. La série de la SDR, elle, était très sobre, c’était une analyse à grande échelle de l’histoire du troisième Reich à partir des faits. De même que « Mein Kampf » d’Erwin Leiser, un film suédois de 1960 qui eut un succès retentissant en RFA, dont l’approche était analytique et documentaire, ou des films tournés plus tard comme celui de Joachim Fest, « Hitler – une carrière », en 1977, ou encore la série documentaire de Guido Knopp diffusée sur la ZDF « Hitler – eine Bilanz » (Hitler, un bilan) : tous ces films étaient basés sur des archives, même si la mise en scène y prenait de plus en plus de place, s’ils avaient un côté racoleur, mais ils restaient malgré tout centrés sur l’énoncé des faits. La série Holocaust avait, elle, une approche toute différente, celle d’une saga familiale, ou pour être un peu plus méchant, d’un soap familial. Le sujet s’en trouvait très fortement émotionnalisé. Cela incita certains réalisateurs allemands à choisir le même angle pour aborder la thématique du troisième Reich. Pensez à des films comme « Le tambour », de Volker Schlöndorff, « Le bateau » de Wolfgang Petersen ou « Heimat » d’Edgar Reitz, ou à des séries à tiroir et qui, elles aussi, traitaient le troisième Reich sous forme de saga familiale.

Comment la série Holocaust a-t-elle été reçue en RDA ?
En RDA, on n’occultait pas la persécution des juifs, mais cette thématique restait marginale. Encore une fois, ce qui était au centre des préoccupations, c’était la question des responsables de l’industrie, des finances, de l’armée, de la justice, de l’Etat, etc... La théorie marxiste du fascisme a toujours défendu le point de vue que les gouvernements allemands de la Première et de la Seconde Guerre mondiales n’étaient que les marionnettes d’un cartel d’extrême droite composés de junkers prussiens, de grands industriels, de grandes banques, dont les « suppôts » tentaient, par leur truchement, de dominer le monde. Et ces suppôts devaient être « poursuivis » jusqu’en RFA, où on finissait par les trouver. La Shoah n’était pas un thème en RDA, alors qu’en RFA, c’en était un. Ce décalage dans le choix des thèmes – concentration sur les puissants et les responsables de l’économie et de l’Etat à l’Est, alors qu’à l’Ouest, on s’intéressait davantage à des destins individuels et aux victimes juives – avait aussi pour fonction de faire diversion, d’éviter d’attirer l’attention sur les points sensibles. En Allemagne de l’Ouest, on occultait le fait que les anciens responsables de l’Etat et de l’économie de la jeune RFA aient été « lavés » de leur passé et qu’ils avaient pu accéder à des postes-clés. Un exemple intéressant est celui de la justice, qui fut réformée selon un principe de « parité » : pour un nazi, un juge « propre ».

En RDA, on éludait le sujet de la persécution des juifs et des itinéraires personnels dans le troisième Reich. Car on se serait vite aperçu des compromissions des uns et des autres avec le fascisme et c’est exactement cela qu’on voulait éviter. On préférait accuser en bloc les agents du capital, autrement dit les responsables en RFA. Un peu comme au ping-pong, RFA et RDA se rejetaient mutuellement l’accusation de néofascisme, récupérant ainsi le troisième Reich à des fins politiques.

Peut-on dire la même chose du cinéma allemand ?
Pour de nombreux films de fiction d’Allemagne de l’Est, oui. J’évoquais tout à l’heure le film « Die Mörder sind unter uns ». Mais la tendance était moins lourde que dans les documentaires. A l’Est comme à l’Ouest, on essayait plutôt, en matière de cinéma, de retracer le destin d’une famille – prenez « Le tambour », de Volker Schlöndorff, qui présente la ville de Danzig vue par des petits bourgeois, ou « Heimat » d’Edgar Reitz, qui choisit une famille anodine, à partir de laquelle on essaie de comprendre ce qui s’est passé pendant le troisième Reich et comment les individus ont été impliqués dans toute cette histoire.

Peut-être peut-on dégager deux grandes tendances, tant dans le documentaire que dans la fiction : il y a tout d’abord la « vague Hitler », la focalisation sur le Führer et son entourage de grands criminels, qui mise sur la fascination et sur le potentiel médiatique de ces personnages. Quand on voit toutes ces séries de Guido Knopp « Hitler – eine Bilanz », « Hitlers Helfer », « Hitlers Soldaten », « Hitlers Frauen », on se dit qu’Hitler est devenu une star de la télé, un aspirateur d’audience ! C’est pour ainsi dire le « genre Hitler », dont fait aussi partie « La chute », le film d’Eichinger avec Bruno Ganz dans le rôle du dictateur. Et il faut s’attendre, avec le 60e anniversaire de la fin de la guerre, que cet « effet Hitler » soit encore accentué.
L’autre groupe de films mise davantage sur la famille, les destinées et les observations individuelles, la vision d’en bas. Hans Dieter Grabe, Ebbo Demant, Erika Runge sont des documentaristes qui posent la question : « Comment chaque individu s’est-il comporté dans le troisième Reich, comment s’est-il fourvoyé, comment a-t-il tenté de ne pas se laisser embrigader ? »

Par rapport au film de fiction, quels sont les problèmes spécifiques au documentaire dans la représentation de l’Holocauste ?
La fiction parvient beaucoup plus facilement à représenter la vie privée, la vie intime, les sentiments, les pensées, à tisser des histoires d’amour. Le documentaire non, ou très mal, car il se nourrit de faits, de déclarations, d’une vision qui est, en grande partie, un regard extérieur sur les événements. Le documentaire ne peut se passer de paroles, de témoignages, d’interviews d’experts, de visites in situ et surtout d’une source omniprésente : les archives, à savoir les films des années 30 et 40, qui sont empreints de l’idéologie nazie ; souvent ce sont même les plus grands films de propagande, comme le « Triomphe de la volonté » de Leni Riefenstahl, les discours de Goebbels dans les actualités de l’époque et quelques autres. Le film documentaire à la télévision ne cesse de puiser à cette source pour illustrer cette période de l’histoire. En termes provocateurs, on pourrait dire : Goebbels et ses compagnies de propagande n’ont jamais eu autant de succès qu’à la télévision dans les années 60, 70, jusqu’à nos jours ! Jamais ce message n’a été autant martelé. Notre vision du troisième Reich, elle provient de la machine de propagande de Leni Riefenstahl et Goebbels, dont les images n’auront sans doute jamais autant circulé !

Propos recueillis par Angelika Schindler

Le directeur scientifique du Maison du film documentaire est Peter Zimmermann, Dr. habil., qui enseignait auparavant la littérature et la science des médias au sein des Universités de Wuppertal, du Caire et de Marburg. Il dirige le projet de recherche financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft “Histoire et esthétique du film documentaire en Allemagne 1895-1945”.
La MAISON DU FILM DOCUMENTAIRE a été créée en automne 1991 pour servir de “Forum européen des médias” et elle a été installée dans la Königstraße 1A à Stuttgart. L’initiateur et le sponsor de cette création en était la Süddeutscher Rundfunk, à l’occasion de l’année européenne du film et de la télévision.

Edité le : 23-01-06
Dernière mise à jour le : 31-08-09


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