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05/08/02

L'art de la région du Sépik

BOUCLIER
Haut Sepik

Les deux motifs géométriques, symétriques par rapport à un axe horizontal, s'inscrivent dans la forme presque ovale du bouclier et dessinent une sorte de labyrinthe. Le très bas relief accroche la lumière, soulignant à la fois le graphisme complexe et les aspérités du bois.

Cet objet du Haut Sepik est remarquable par sa beauté plastique : trois couleurs ont été utilisées pour le décorer, le blanc, le noir et l'ocre rouge. Mais le bou­clier au bois érodé, patiné par les années, est aujourd'hui bien éloigné de ce qu'avait voulu l'artiste.
Les boucliers comptent parmi les objets à forte valeur esthétique. Ceux du Haut Sepik ont la particularité de présenter des graphismes complexes, dont on pense qu'ils sont issus de la stylisation d'éléments naturels. Un bouclier a toujours deux faces : l'une est tournée vers l'ennemi, puisque l'objet a pour fonction d'arrêter ou de détourner les projectiles (flèches, javelots, pierres ... ), l'autre regarde celui qui le tient. La face tournée vers l'ennemi porte presque toujours un motif, comme si elle était chargée d'adresser un message à l'assaillant.
Tous les boucliers sont différents, chaque tribu pouvant même en avoir de plusieurs types. Ils ne servent pas tous à protéger les hommes au combat: il existe des boucliers de pirogues, des boucliers de danse. Certains sont petits, légers et maniables, tandis que d'autres, très grands ‑ plus de deux mètres ‑ et lourds, nécessitent la présence sur le champ de bataille d'un homme chargé de porter la lourde planche : l'archer tire alors ses flèches derrière le bouclier manié par un autre guerrier.


L'effet visuel
Le premier rôle d'un bouclier, chez les Papous­ Austronésiens, serait de produire un effet visuel, si possible terrifiant et dissuasif pour l'ennemi. Si cette hypothèse est plausible, on peut aussi penser que les motifs représentés ne visent qu'à protéger celui qui est derrière le bouclier, sans lien avec celui qui le regarde... Toutefois, même si nous ne connaissons pas le contenu réel du message, celui auquel il est destiné doit évidem­ment le comprendre, ce qui suppose entre les combat­tants un code commun, un minimum de connivence. L’observation ethnologique semble confirmer cette hypothèse : la majorité des conflits qui mettent en jeu des boucliers sculptés et dessinés comme celui-ci se produisent entre groupes linguistiquement ou culturel­lement voisins, le plus souvent partenaires depuis des siècles dans de grands systèmes d'échanges.

Les boucliers asmat
Dans la vaste région occupée par les Asmat où la chasse aux têtes occupait une place fondamentale, l'ornementation des boucliers a permis de définir quatre grands groupes de populations, toutes asmat mais stylistiquement différentes. Tout homme doit être capable de confectionner son propre bouclier, mais c'est aussi une oeuvre collective : cependant, le choix des motifs poilés sur la face externe et/ou interne revient toujours au propriétaire de l'arme. Symboles de la force, de la puissance non seulement du porteur mais de tout le groupe, les boucliers étaient conservés dans les maisons des hommes et sortis, net­toyés et repeints à neuf en cas de conflit imminent.
Quelques auteurs ont récemment regretté le peu d'études consacrées aux faces internes des boucliers, et en effet les livres ou articles mentionnant et décrivant une face interne sont rarissimes. Certains boucliers portent cependant des représentations sur les deux faces, et la face interne est souvent « décorée » avec autant de soin que la face visible par l'ennemi.

Des messages lancés à l'ennemi
Les motifs dessinés et sculptés sur les boucliers sont certes variés, mais une forme semble récurrente, plus ou moins simplifiée ou stylisée, dans plusieurs groupes. Une étude sur les boucliers des îles Tro­briand a été entreprise par le célèbre anthropologue Bronislaw Malinowski et poursuivie par l'un de ses élèves, Edmund Leach.
Cet auteur proposa comme lecture du motif dessiné et peint sur les boucliers de cette région « la représenta­tion, pliée en deux verticalement, d'une figure anthro­pomorphe féminine, la partie basse montrant la zone du pubis ». Cette évocation féminine cor­respondrait à une divinité de type sorcières volantes, dont les Trobriandais disent qu'elles crachent des gaz empoisonnés par la vulve et l'anus. Pour Leach, le dessin du bouclier était chargé de persuader l'ennemi que la sorcière allait faire de même... Un autre cher­cheur proposa, peu après, de voir dans ce même dessin du bouclier, une scène préliminaire à un accouple­ment entre un homme et une femme. En 1986, Patrick Glass concluait que le motif en question était un code agissant à trois niveaux : mythologie des Tro­briands, copulation, et géographie sacrée des Tro­briandais. Enfin, d'autres auteurs pensent que ce type de boucliers, qui attiraient les flèches ennemies grâce a leur pouvoir magique, n'était porté que par certains guerriers, particulièrement braves.
Les motifs dessinés et sculptés sur le bouclier présenté, ici, acquis par Lorenzo Brutti dans la haute vallée du Tervuren. Sepik, sont sans doute du même ordre. Le motif est double mais inversé, avec une barre de séparation horizontale. En observant et interrogeant simplement le dessin ‑ bien que nous n'ayons aucune information scientifiquement établie ‑, on peut penser qu'il s'agit également d'une évocation d'organes sexuels féminins, à une phase interne de l'accouplement, ou à une géo­graphie sacrée de la région du Haut Sepik. Le Haut Sepik Les voyageurs, aventuriers et colonisateurs occidentaux ont très souvent remonté le fleuve Sepik jusqu'à Ambunti. Au-delà de cette ville, les régions sont beaucoup moins connues et les objets qui en proviennent très rares dans les musées.

  • Bibliographie:

    Dans « L’art des Papous, et des Austronésiens de Nouvelle-Guinée » Alain Nicolas Editions Scala, Paris 2000
    Chap. : « La Guerre », Les boucliers du Haut-Sépik, p.95-101

Edité le : 23-06-04
Dernière mise à jour le : 05-08-02