05/08/02
L'art des Hautes Terres
Pierre D'AMBUN
Hautes Terres
Haute d'à peine une vingtaine de centimètres, cette sculpture est une magnifique énigme. D'où vient-elle? De quelle époque date-t‑elle? Que représente-t‑elle? La seule information dont nous disposons est sa provenance: la région des Hautes Terres.
Conservée à la National Gallery of Australia à Canberra cette sculpture est exposée seule au centre salle, de façon à ce que l'on puisse tourner autour d’elle. Sa forme est à la fois humaine et animale : le personnage porte une tête au museau allongé qui évoque un fourmilier. Le corps humain est représenté assis sur un support incertain, tabouret ou peut-être rocher.
Il tient dans ses bras ‑ ou ses pattes ‑ une forme sphérique, semblable à un ballon, qu'il paraît protéger et retenir pour l'empêcher de rouler.
Le profil nous livre une clé de la beauté de cet objet : le matériau de départ était un gros galet discoïdal dont le sculpteur a respecté la ligne ovale naturelle en taillant à l’intérieur de la géométrie imposée. Derrière, on retrouve l'épaisseur du galet en même temps que le dos et les épaules du personnage. Vides et pleins s'équilibrent, l'intégration du personnage dans la pierre est parfaite l'artiste a maîtrisé la matière avec peu d'enlèvements. La finition elle-même a sans doute requis plusieurs jours de polissage. L’ œuvre est une démonstration magistrale du raffinement des artistes papous. Les Hautes Terres.
Dans cette immense zone montagneuse du centre de la Nouvelle-Guinée vit aujourd'hui plus de la moitié de la population. Cependant, en quantité comme en diversité, c'est l'aire stylistique où les objets sont les moins nombreux. Les Hautes Terres pourraient avoir été l'habitat privilégié des premiers occupants de l'île.
Les origines de la pierre sont controversées. Elle aurait été trouvée lors des travaux de construction d'une route dans les montagnes des Hautes Terres, en pays Enga, près du village de Yambu. Sa mise au jour n'ayant pas eu lieu lors de fouilles archéologiques menées scientifiquement, il est impossible de la dater ni même de connaître son contexte social et culturel.
Sans origine…
Selon les Enga, les pierres de ce type venaient de populations installées avant eux, mais ils ne fournissent guère plus de précisions. Ils ne réalisent plus aujourd'hui ce genre d'œuvres, mais font des objets beaucoup plus fragiles et éphémères tels que des figures en vannerie et en étoffe.
Les autres peuples actuels de ces régions ne taillent pas de sculptures dans la pierre, et l'on ne connaît pas de traditions dans ce domaine.
La pierre dAmbun est donc atypique dans l'ensemble stylistique actuellement identifié dans les Hautes Terres de Nouvelle-Guinée.
Les rares masques et sculptures de la région ‑ ces dernières étant d'ailleurs controversées, car on pense qu’elles ont été faites pour les explorateurs ‑ ne permettent pas de les relier stylistiquement à la pierre d'Ambun.
... ni signification
On peut seulement supposer que cette pierre était un objet rituel qui aurait eu sa place dans une cérémonie, dont on ignore tout. Le fait que cette représentation ait été taillée dans la pierre peut fournir quelques indications, par exemple sur la pérennité de l'objet voulue par le sculpteur, et donc par le groupe. Il ne s'agissait pas d'un objet éphémère, abandonné après la cérémonie comme beaucoup d'objets mélanésiens. Il a été réalisé, en toute hypothèse, pour durer. Serait ce la figuration d'un mythique ancêtre clanique, par essence permanent ?
Maquillage et décorations du visage d'un Huli dans les Hautes Terres: il associe peintures végétales et minérales, coquillages, plumes, fibres, fleurs...
Photo L. Brutti pour L'évangile selon les Papous.
La taille de la pierre, une technique oubliée
D’une manière générale, les Papous sculptent peu la pierre. Les objets réalisés dans ce matériau qu'ils utilisent actuellement sont des haches ou des herminettes. La pierre est taillée, puis légèrement polie. Le commerce de ces objets, dont l'origine remonterait aux périodes les plus anciennes du peuplement papou, est encore pratiqué par certains groupes.
En effet, les objets en pierre que nous connaissons renvoient à des périodes dites « pré‑historiques », c'est-à-dire antérieures à l'observation des Blancs... Ce n'est que récemment, au contact des Occidentaux, que les Papous ont peu à peu remplacé leurs outils en pierre par des outils en métal.
Un groupe humain, tailleur de pierres, aurait été identifié dans la préhistoire de l'île: il s'agit des utilisateurs de mortiers et pilons, qui ont vécu dans les Hautes Terres (région de la rivière Wahgi) il y a peut-être 4 500 ans. Ce groupe savait sculpter la pierre, et certains pilons sont de grandes réussites plastiques. Les objets manufacturés étaient exportés vers l'est, ce qui atteste l'existence, très tôt, de systèmes d'échanges commerciaux. Notons aussi qu’une roche volcanique particulière, l'obsidienne, semblable à du verre noir, fait l'objet d'échanges depuis la plus haute Antiquité dans tout l'est de la Nouvelle-Guinée, jusqu'aux Hautes Terres orientales.
Il semblerait que des voisins et parents linguistiques des Enga, les Jimi, taillaient aussi des mortiers et des pilons juste avant l'arrivée des Blancs.
Hache à manche tressé
Hautes Terres centrales
Pierre, bois, rotin:
L. 76,5 cm.
Musée Barbier Mueller,
Genève.
Si les lames de haches en pierre voyagent beaucoup parmi les groupes papous, il n'en est pas de même de la partie postérieure, très soignée, très développée, tressée en rotin pour réaliser une hache d'apparat de big man ou de great man.
Payuma Pima, habitant du hameau hewa de Tatapap (Hautes Terres du sud), porte une herminette ancienne qu'il utilisait avant l'arrivée des Blancs, vers les années 70. Il se sert depuis de lames en acier, mais sait encore réemmancher l'outil de façon traditionnelle.
Photo L. Brutti, 1995.
Pilon anthropomorphe ou en forme d'oiseau Province Morobe
Pierre : 35,5 cm.
Recueilli en 1908. British Museum, Londres. De magnifiques réussites plastiques ont été produites par des Papous d'une époque révolue qui, semble-t-il, dominaient parfaitement la technique de la sculpture pour fabriquer des objets de la vie quotidienne.
L'art corporelLes Papous, hommes et femmes, ne masquent de leur corps que le sexe la nudité est donc habituelle. Mais lorsqu'il s'agit d'apparaître en public pour certains rituels, presque tous les groupes papous utilisent d'extraordinaires maquillages multicolores, associés à des parures éphémères en plume, en fibre, en végétaux et minéraux divers. Les scarifications et tatouages ne relèvent pas tout à fait du même système puisqu'ils sont permanents. Ils sont exécutés généralement lors d'initiations, pour signifier que l'individu qui les porte joue pleinement son rôle social.
Edité le : 23-06-04
Dernière mise à jour le : 05-08-02