Alexander Knetig : Beaucoup de gens pensent que l’Union européenne n’existe que pour interdire et que le Parlement est sans pouvoir, alors qu’avec les traités successifs, il n’en a jamais eu autant. Ils ignorent même qu’ils votent pour un Parlement : 48 % des Belges pensent élire les vingt-cinq commissaires ! Avec Maastricht, l’euro et l’élargissement en 2004, l’UE a beaucoup changé, précisément sur le plan démocratique, mais la communication n’a pas suivi. Si les politiques ont repris le pouvoir sur les technocrates de Bruxelles, la faible participation aux scrutins va à l’encontre de cette légitimité croissante. Et à moins d’un sursaut, l’Europe sera confrontée le 8 juin à une crise autrement plus grave que celle du “non” au référendum sur la Constitution en France et aux Pays-Bas.
Mais comment donner envie aux gens d’aller voter ?
En rappelant que l’Europe s’inscrit depuis vingt ans dans notre quotidien pour le meilleur, en matière de sécurité alimentaire notamment. Et sait-on qu’à Paris, la moitié des cinémas survivent grâce à ses aides ? Mais l’UE commet aussi des erreurs. En Finlande, elle a banni la tradition des pipes en chocolat pour les enfants, sous prétexte que c’était une incitation à fumer. Tout aussi ridicule, l’interdiction, levée l’an passé, de commercialiser des concombres courbes. Surtout, il reste beaucoup à faire pour la parité, les droits des homosexuels, le droit à l’avortement, ou même le divorce, illégal à Malte.
Jusque-là, les élections européennes sont plutôt vécues comme un test politique national par les 27…
Il ne peut en être autrement tant qu’elles sont organisées par les ministères de l’Intérieur des États membres. À part chez les Verts, il n’y a pas de liste européenne.
Et le Parlement et la Commission servent trop souvent de placard aux classes politiques nationales. Manquent aussi de grands médias européens, à même d’offrir un espace public à la société civile de l’UE.
On tend aussi à nous vendre l’Europe comme le moyen d’exister entre les États-Unis et la Chine.
C’est “l’Europe puissance”, chère aux Français, qui reste dans la logique de l’État-nation. Mais ce qui fera demain l’intérêt de l’Union, c’est une capacité à se remettre en cause plutôt qu’une volonté missionnaire d’exporter ses valeurs comme une marchandise.
Le rideau de fer a-t-il complètement disparu ?
En dépit des différences entre un paysan roumain et un Parisien, l’Europe des Vingt-Sept est relativement unie politiquement. Dans les esprits, en revanche, le rideau de fer perdure à travers la disparité des attentes qu’elle suscite. Passés d’un modèle communiste à un système capitaliste anglo-saxon, les nouveaux États membres de l’Est la perçoivent comme un immense espace de libre-échange, à l’instar de la Grande-Bretagne. Bonne élève de l’UE, la Slovénie fait figure d’exception, sans doute parce qu’elle a connu un communisme tiers-mondiste plus ouvert que celui du pacte de Varsovie.

27 et moi est une coproduction
La Compagnie des Phares et Balises
et arte.tv, en partenariat avec lepost.fr
Alexander Knetig est notamment
l’auteur des Chroniques praguoises,
en ligne sur arte.tv/europe

Ces pays dont on disait qu’ils rêvaient d’intégration européenne comptent aussi parmi les plus abstentionnistes, à commencer par la Pologne…
On les a accueillis sur un mode paternaliste, alors que des hommes comme Bronislaw Geremek étaient à l’origine même de certains fondements de l’idée européenne.
Au centre de l’Europe pendant deux mille ans, ils ont été traités avec condescendance à cause de quarante ans de communisme. Un paternalisme qui s’exerce aujourd’hui envers la Turquie. Ceux qui s’opposent à son intégration oublient que Thalès, le premier philosophe, était de Milet, en Anatolie !
Selon vous, où bat aujourd’hui le coeur culturel de l’Europe ?
Pour moi, les deux villes respirant le plus l’Europe sont Berlin et Istanbul, et dans une moindre mesure Vienne, centre de la Mitteleuropa. Les pays obsédés par leur passé, comme la France ou l’Italie, éprouvent plus de difficultés à s’y retrouver que, par exemple, l’Espagne. S’il y a un ciment aujourd’hui dans la société espagnole, par-delà les clivages politiques et régionalistes, c’est bien ce sentiment d’appartenance à l’Europe, qui inclut une vision de l’avenir. Sentiment qu’illustrent les chiffres : plus de 76 % de “oui” au référendum sur la Constitution et des taux de participation aux élections supérieurs à 50 %.
Propos recueillis par Sylvie Dauvillier







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