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Dimanche 9 septembre 2007 à 19h00 - 07/09/07

L’été meurtrier

Après Beverley Sills, Teresa Stich-Randall, Nicola Zaccaria et Régine Crespin, Luciano Pavarotti s’est éteint dans sa ville natale de Modène. Il avait 71 ans.


« Le monde de l’opéra est en deuil ». On lira cela un peu partout, après la mort du plus emblématique des chanteurs lyriques du XXe siècle. Le monde de l’opéra, ce n’est pas rien ! Mais s’il y a un deuil à porter, c’est bien plutôt celui d’une époque où la société se nourrissait d’idoles et produisait, à travers elle, l’art lyrique tout entier.

On a tant écrit sur Pavarotti qu’un nouvel article peut sembler superflu. On a lu, ici ou là, de nombreuses anecdotes : la concurrence avec son père, boulanger mais également chanteur (complimenté un jour par son fils, il aurait déclaré : « Ah Luciano, si tu avais eu ma voix, imagine la carrière que tu aurais faite . (1) »), la visite du ténor Tito Schipa en 1961, alors qu’il chante pour la première fois La Bohême de Puccini : « j’ai beaucoup aimé la façon dont vous avez chanté ce soir (2) » lui aurait-il dit ce soir-là. Compliment suivi d’un conseil amical : écouter les autres mais rester soi-même.

Anecdote encore : devenu plus âgé, Pavarotti affrète pour le Japon un avion de nourriture et transforme une suite d’hôtel en cuisine. Anecdote toujours, ses promesses de régime, et puis son poids excessif, et puis les mises en scènes faites à sa mesure où l’on bannit tout mouvement pour épargner un corps désormais trop massif. Enfin, ses difficultés à suivre une partition d’orchestre (on le prétendait même incapable de lire la musique) ont fait jaser ses détracteurs.

La vie de Pavarotti n’est pas de celle qu’on raconte avec l’objectivité des universitaires. Non pas qu’une biographie fidèle soit impossible ; elle n’a tout simplement aucun sens tant l’image que l’artiste s’est forgé conditionne et l’écoute de ses enregistrements, et le travail du biographe.

Un père chanteur, ce n’est certes pas rien. Surtout lorsqu’il connaît de mémoire tous les ténors ayant vécu depuis 70 ans : cela aide à se forger une personnalité — il en faut sans doute — et entraîne des vocations précoces. Si Pavarotti dit avoir toujours voulu chanter, on doit le croire sur parole : « C’est son amour du chant qui a éveillé mon intérêt lorsque j’étais enfant. D’autres découvrent qu’ils ont une belle voix, ils étudient ensuite la musique et ensuite s’intéressent au chant. Pour moi, cet intérêt pour la musique et pour le chant m’est venu en premier.(3) »

À Ève Ruggieri, il confiera une autre histoire : « La mère de Mirella Freni et la mienne travaillaient toutes deux à la manufacture de tabac, et leur lait n’était pas conseillé pour les enfants. On a donc cherché une nourrice et nous avons eu la même. Je ne peux sortir nos premières Bohèmes de ma mémoire. Tous les deux nous étions jeunes, et nous voulions nous faire une place dans le monde des très grands chanteurs. (4) »

On connaît les noms de ceux qui trônaient dans les années soixante : Giuseppe di Stefano, Franco Corelli, Mario del Monaco, Carlo Bergonzi, Nicolai Gedda, John Vickers… Concurrence sévère, certes, mais dans ce monde peuplé de stars, on s’aide aussi parfois : « Joan [Sutherland] et son mari, le maestro Bonynge, m’ont aidé à former et à contrôler mon répertoire — ce qui était très important pour la longévité de ma voix. (5) »

La suite est connue : une carrière fulgurante, des succès financiers sans équivalents, mais aussi des soupçons de consumérisme liés aux prestations médiatiques qu’il multiplie, d’abord seul à Paris en 1989 au Palais omnisport de Bercy, puis en compagnie de Placido Domingo et José Carreras. Les « Trois Ténors » deviendront alors une entreprise florissante, condamnée en mars 1998 par la justice allemande pour avoir dissimulé une « manifestation de masse » derrière le paravent fiscal réservé à « la musique sérieuse ».

Variété insupportable ? Entreprise purement alimentaire ? Sans doute. L’image d’un artiste « ouvrant tout grands les bras (le mouchoir blanc traditionnel pendant à la main gauche) pour embrasser tous ces braves gens et laisser venir à lui les petits millions (6) » s’est peu à peu substitué à celle du grand chanteur. Ainsi, deux images demeurent. L’une, en couleurs saturées, renvoie au monstre sacré que Jacques Lonchampt assassinait dans les colonnes du journal Le Monde. L’autre en noir et blanc date de 1972. On le voit souriant en compagnie de Mirella Freni et de Nicolai Ghiaurov : un jeune homme au sommet de son art, heureux de vivre et de chanter.

Cette image-là est-elle plus juste ? Je ne sais trop. Personnage oh combien romanesque, Pavarotti ne se laissera jamais vraiment saisir par l’œil des photographes. Reste une poigné de chef d’œuvre enregistrés entre 1967 et 1988, une voix exceptionnellement riche marquée par une diction limpide, une sonorité intense et des aigus lumineux. « La voix de l’amoureux » écrira Rodolfo Celletti (7) qui précise : « Son timbre et sa douceur naturelle la font émouvante et pathétique. C’est une des raisons pour lesquelles, dans le répertoire verdien, le personnage qui lui sied le mieux est Riccardo du Bal masqué : le plus amoureux des amoureux verdiens. »

Pavarotti s’est éteint le jeudi 6 septembre à 5 heures du matin. Autour de sa villa, la police et les carabiniers ont établi un cordon de sécurité pour canaliser les habitant qui voudraient lui rendre hommage. Le monde de l’art s’en remettra sans doute mais il faudra désormais s’habituer à vivre sans icône…

Mathias Heizmann


1. Pavarotti : De vive voix. Avec William Wright, Plon, 1996. Cité par le magazine Diapason, n° 524, Avril 2005, p. 30.
2. Le Figaro Magazine, 26 juin 1993, propos recueillis par Eve Ruggieri. Repris dans le billet de Renaud Machart « Luciano Pavarotti, ténor italien ». lemonde.fr, 6 septembre 2007.
3. Pavarotti : De vive voix. ibid.
4. Ève Ruggieri, Musique au cœur,19 décembre 1993. Cité par le magazine Diapason, n° 524, Avril 2005, p. 32.
5. Le Figaro, 8 septembre 2001, propos recueillis par Jean-Luc Wachthausen. Cité par le magazine Diapason, n° 524, Avril 2005, p. 32.
6. Jacques Lonchampt, Le Monde. Repris dans le billet de Renaud Machart « Trois ténors et beaucoup de gros sous ». lemonde.fr, 6 septembre 2007.
7. Rodolfo Celletti, Il Canto, Vallardi, 1989. Cité par le magazine Diapason, n° 524, Avril 2005, p. 32.

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Dimanche 9 septembre 2007 à 19h00
Maestro
Pavarotti l’Olympia Halle de Munich
Ralisation : Karl Heinz Hundorf (1986-43mn)
ZDF

Edité le : 07-09-07
Dernière mise à jour le : 07-09-07