Arte : En France, contrairement à l’Allemagne et d’autres pays européens, aucune mesure de protection n’a été mise en place par les autorités. Comment la population française a-t-elle été informée du danger ?
Corinne Castanier : Le passage du nuage radioactif a été signalé aux Français, mais tout a été traité comme un non événement. Il a été dit que des particules isolées ont survolé le territoire, mais qu’il s’agissait d’un problème purement scientifique. Les cartes météorologiques présentées au public du 29 avril au premier mai montraient que le nuage radioactif était resté bloqué au-delà de nos frontières et qu’il était sans incidence sur la France : pour les personnes, il n’y avait donc aucune mesure de protection à prendre. Les autorités ont même recommandé, y compris pour les enfants et les femmes enceintes, de ne rien changer aux habitudes alimentaires. Inutile de restreindre la consommation d’aliments critiques comme le lait frais et le fromage frais ou encore les légumes à larges feuilles, type salades et épinards, qui captaient fortement les dépôts radioactifs... La presse parlait de "la France miraculée", protégée par un bouclier anticyclonique, tandis que toute l’Europe était touchée...

- CRIIRAD
Comission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité - Le rapport de Corinne Castanier (pdf) :
LES PREUVES DU MENSONGE. Contamination des sols francais par les retombées de l’accident de Tchernobyl

Les cartes météo qui ont été diffusées dans tous les grands journaux nationaux ont été au minimum avalisées par le SCPRI (*) puisque dans certains document elle portent son entête. Ce service en charge de la surveillance radiologique du territoire français dépendait du ministère de la santé et avait donc pour mission d’alerter les pouvoirs publics pour qu’ils prennent des mesures. Sur la carte du 29 avril, aucune partie du territoire français n’est touchée ; sur celle du 1er mai, seule "la queue du nuage" couvre la Corse. Or, en réalité, ce jour là, la totalité du territoire français était recouvert par les panaches radioactifs, et l’augmentation de la radioactivité de l’air n’était absolument pas "légère" comme l’indiquait alors le SCPRI. Personne ne le conteste aujourd’hui – et c’est même validé par des cartes de contamination de l’air que le SCPRI a établies plus tard.
A l’époque, les services de l’État étaient en situation de monopole : les centrales nucléaires françaises envoyaient tous leurs résultats au SCPRI et n’étaient pas autorisées à les diffuser. Grâce aux perquisitions lancées par la juge d’instruction, nous avons pu consulter les archives des différentes centrales nucléaires : dès le 29 avril, les installation de l’Est de la France enregistrent l’arrivée de la radioactivité et le 1er mai, un pic de contamination de l’air est mesurée sur toutes les centrales françaises y compris sur celle du Blayais à côté de Bordeaux !

L’institut Français de radioprotection et de sûreté nucléaire, L’IRSN, a simulé le passage du nuage radioactif sur l’Europe entre le 26 avril et le 9 mai 1986
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La désinformation la plus flagrante concerne l’intensité des dépôts au sol. En mai 86, pendant la période de crise, le SCPRI a établi deux bilans : le 7 mai, il a annoncé une moyenne de 8,5 becquerels de césium 137 par m2 de sol - un chiffre plus qu’insignifiant. Un deuxième bilan daté du 15 mai corrobore la première évaluation. Sur cette base, le SCPRI a envoyé aux autorités et à tous ceux qui devaient renseigner les populations françaises un communiqué affirmant qu’il "faudrait imaginer des élévations 10 000 ou 100 000 fois plus importantes pour que commence à se poser un problème significatif d’hygiène publique".
Si les chiffres du SCPRI avaient été exacts, on pouvait effectivement dire que la France avait été épargnée, mais ils étaient totalement faux. Les niveaux de contamination en césium 137 allaient de plus de 100 Bq/m2 dans les zones de l’ouest les moins touchée à lus de 40 000 bq/m2 dans certaines zones du tiers est de la France. Impossible de tomber sur une moyenne à 8,5 Bq/m2.
D’ailleurs quand le SCPRI a dû envoyer ses chiffres à la Commission européenne, il n’a pas osé envoyer sa carte fausse de mai qui était réservée aux français et il a établi une seconde carte, basée sur des prélèvement de sol réalisés en juin et juillet 86. Sur cette carte publiée en août 1986, les retombées de Tchernobyl se situent entre 200 Bq/m2 en Bretagne et 4 000 Bq/m2 pour la région Rhône-Alpes. Ces chiffres sous-estiment encore la réalité mais ils ne sont plus aberrants comme ceux de mai. 3 mois après le passage du nuage radioactif, il est bien trop tard pour protéger la population : la contamination de la population s’est produite à plus de 80 % pendant le mois de mai, surtout en ce qui concerne l’ingestion d’iode radioactif.
"Dans le dossier Tchernobyl", tel est le résultat de vos enquêtes, "La santé n’a pas été une priorité et ce choix s’est traduit au plus haut niveau de l’Etat" ....
Tout à fait. Non seulement aucune mesure n’avait été prise, mais on a même conseillé aux personnes de continuer à consommer du lait frais, du fromage. En Corse par exemple, le bruccio, un fromage frais de brebis est très consommé à cette période de l’année. Or, dans un seul litre de brebis, il y avait alors plus de 10 000 becquerels par litre d’iode 131 ! En consommant un seul litre de ce lait, un enfant d’un an recevait une dose de rayonnement à la thyroïde plus de 2 fois supérieure à la limite annuelle alors en vigueur en France. Le risque était évident et l’État connaissait les chiffres : grâce à nos investigations, nous avons pu obtenir des documents qui le prouvent.
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* Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants créé en 1957 par le ministère de la santé français. Remplacé en 1994 par l'Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants (OPRI), il est maintenant intégré dans l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN).
*IAEA : International atomic energy agency
*En 1999, le Pr. Youri Bandjevsky, spécialiste biélorusse d’anatomopathologie, est arrêté et inculpé pour corruption. Il est condamné à 8 ans de prison. Fin mai 2004, il bénéficie d'une libération conditionnelle.







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