08/08/06
La Méditerranée, haut lieu du crime
Nous raffolons de la littérature policière qui a pour théâtre les pourtours de la Méditerranée, et nous aimons ses héros bougons. Mais qu’est-ce qui rend des enquêteurs aussi grognons que Pepe Carvalho et Salvo Montalbano tellement irresistibles ?
Manuel Vázquez Montalbán et son détective Pepe Carvalho, Andrea Camilleri et son commissaire Salvo Montalbano, Petros Markaris et son enquêteur Kostas Charitos, Yasmina Khadra et son héros Brahim Llob : les noms des policiers méditerranéens et de leurs créateurs sonnent bien, mais ce n’est pas leur seul point commun.
Par quoi se distingue le polar méditerranéen ? Pour moi, il est surtout marqué par la mer. Le commissaire Montalbano par exemple fait les cent pas sur la digue en méditant. Un autre rêve de la mer sans fin et pousse de longs soupirs de nostalgie, comme le faisait le poète andalou Rafael Alberti. La côte de la Méditerranée est un terrain de jeux pour petits garçons. Le commissaire Montalbano a rarement été aussi heureux que le jour où (dans « Dieb der süßen Dinge ») il rencontra sa maîtresse Livia sur une plage en train de bâtir un château de sable avec François, un petit réfugié tunisien. Dans « Nacht über Algier », de Yasmina Khadra, la Méditerranée est un point de fuite de la mélancolie et un lieu de déception. Et la vie du commissaire Brahim Llob est une chasse sans fin : la chasse aux informations qu’on lui refuse, aux contacts que la clique au pouvoir lui cache pour se protéger, aux témoins qui disparaissent, se taisent ou sont assassinés. Couleur de bronze et ouverte sur l’espérance, la mer sur laquelle Ulysse trouva la raison au cours de ses pérégrinations, s’est muée en un cloaque.
Tempêtes sur la Méditerranée
L’ensoleillement permanent et les plages torrides occultent souvent le fait que dans de nombreux pays bordant la Méditerranée, de brutales dictatures ont pendant longtemps opprimé les populations et commis de nombreux crimes. Certes, la dictature du Caudillo Franco et le régime des Colonels en Grèce sont presque tombés dans l’oubli historique depuis 40 ans, mais il y a deux choses qui caractérisent tous les auteurs de polars méditerranéens :
Outre le dégoût que suscitent les crimes de Franco, de la junte militaire d’Athènes ou des chefs de la révolution algérienne, un autre ténor qui marque leurs romans est le scepticisme à l’égard de la « vieille gauche », comme l’appelle si bien Petros Markaris. Chez lui, les vieux fonctionnaires du PC sont tout aussi corrompus, avides de pouvoir et souvent bien plus sournois que les réactionnaires nationalistes.
La méfiance de Pepe Carvalho à l’encontre de toute forme d’idéologie repose sur sa longue expérience d’agent de la CIA et de résistant communiste. Quant à Brahim Llob, le commissaire-écrivain dans « Nacht über Algier », de Yasmina Khadra, il ne manque pas de culot et sait analyser avec précision les structures du pouvoir en place. Néanmoins, il doit reconnaître à la fin que, malgré toute son honnêteté, il a tout juste réussi, bien malgré lui, à renverser le rapport des forces entre les factions de la classe dirigeante. Lorsque le droit n’est plus qu’un instrument de rancune et de manipulation politique, le petit commissaire est moralement déboussolé. Son chemin est semé d’espérances déçues.
La dolce vita du policier
Dans le monde sinistre du crime, le mode de vie du commissaire sicilien Salvo Montalbano paraît relativement ensoleillé. Les plus grands crimes italiens sont de l’histoire ancienne, et la vie de Montalbano n’est grevée que de problèmes mineurs. Ses préoccupations sont la peur du mariage avec sa Livia bien aimée, qu’il souhaite autant voir repartir en Ligurie que voir revenir en Sicile, la lutte permanente contre la bêtise de ses subordonnés et les tortures bureaucratiques que lui fait subir la questure de Montelusa. Les romans de Camilleri sur le commissaire aux sautes d’humeur fréquentes et à l’appétit gargantuesque, qui est en outre un bel acteur et un fieffé menteur, s’apparentent à la « comédie de caractère sicilienne », comme le signale l’auteur, non sans ironie.
Bon vin, amour, bonne chère !
Vázquez Montalbán et Camilleri ont élevé la nourriture et l’art culinaire au rang de symboles de la solitude du détective. Pepe Carvalho et Salvo Montalbano célèbrent leur indépendance, l’un dans la cuisine du valet Biscuter, l’autre à la Trattoria San Calogero. Le whisky, glauque et abêtissant, ils le laissent à leurs confrères américains. On peut cependant, du moins en ce qui concerne Carvalho, voir en son narcissisme rebelle et en sa prédilection pour les joies culinaires des techniques de préservation du bonheur et de survie nées sous la dictature, et non pas uniquement une expression de l’art de vivre méridional, très admiré dans nos sphères septentrionales. C’est dans la famille du commissaire de Kostas Charitos que les petits plats prennent une dimension cocasse : lorsque son épouse, éternelle acariâtre, lui sert son plat préféré (des tomates farcies), c’est l’annonce d’une brève trêve dans la guerre matrimoniale.
Et d’ailleurs, les commissaires des rives de la grande bleue ne sont pas de grossiers machos. Au contraire, ils sont tout à fait capables d’avoir une relation. Ce sont des individualistes soupe au lait comme Montalbano et Carvalho, avec des rapports sexuels plutôt aléatoires avec leur maîtresse atitrée. Ou bien ce sont de braves maris, l’un engoncé dans son ascétisme musulman, comme Brahim Llob, ou souffrant avec soumission, comme Kostas Charitos, qui, tantôt protecteur, tantôt furibond, joue au grand Zeus, serrant résolument les cordons de la bourse.
Y a-t-il un dénominateur commun pour ces héros méditerranéens, Brahim Llob, l’Algérois, Salvo Montalbano, le Sicilien, Pepe Carvalho, le Catalan et Kostas Charitos, l’Athénien ? Ce sont des détectives modernes, épicuriens, bons comédiens, solitaires et roués. Dans leur obstination à conserver leur indépendance et leur cuisine locale, ils sont un peu en retard sur leur temps. On ne peut les transposer dans un autre univers, car ils n’y connaissent rien aux nouvelles technologies de communication, aux placements en bourse ou aux langues étrangères, et même dans leur recherche personnelle d’une espèce de justice humaine ils semblent être l’incarnation d’une Europe révolue. Ce sont des rêveurs, des marins sur le plancher des vaches.
Texte de Tobias Gohlis
Il est journaliste indépendant et écrivain. Il travaille entre autres pour l’hebdomadaire allemand « Die Zeit ». Il est critique de romans policiers et de récits de voyages.
Edité le : 28-07-06
Dernière mise à jour le : 08-08-06