Taille du texte: + -
Accueil > Elfriede Jelinek > La Pianiste

07/12/04

La Pianiste - Critique du film

Festival International du Film de Cannes 2001
Sélection Officielle : Compétition
Réalisation & scénario : Michael Haneke
D'après un roman de Elfriede Jelinek
Interprètes : Isabelle Huppert, Annie Girardot, Benoît Magimel, Udo Samel et autres
Production : Wega Films Vienne
Coproduction ARTE

Synopsis:
Erika Kohut (Isabelle Huppert) est une exigeante professeur de piano au très académique Conservatoire de Vienne. Sévère dans son allure, janséniste dans ses méthodes d'enseignement et sa conception de l'art pianistique, elle se laisse pourtant aller à des fantasmes moins conservateurs et rigoristes dans sa vie privée, elle aussi étouffante et dominée par l'emprise de sa mère (Annie Girardot), avec qui elle vit encore malgré sa quarantaine. Sa rencontre avec un étudiant, Walter Klemmer (Benoît Magimel), qui la séduit, catalyse son déséquilibre.

Critique:
On n'est pas obligé d'aimer passionnément la musique de Schubert pour comprendre "La pianiste". Mais cela peut aider. Car si le film de Michael Haneke reste assez fidèle au roman d'Elfriede Jelinek, la tristesse des "Lieder" de Schubert y joue un rôle particulier. Le film a cet avantage sur le livre que la musique - seule raison de vivre d'Erika Kohut (Isabelle Huppert), pianiste et enseignante au Conservatoire de Vienne - y est réellement audible.

Un avantage que Michael Haneke exploite résolument pour révéler, à travers cette artiste asphyxiée par la réalité du monde, l'ambiguïté profonde, douloureuse, presque insupportable que recèle l'idéal classique de la beauté et de la pureté de l'art.

Erika Kohut est prisonnière de l'amour-haine sans issue qui l'enchaîne à sa mère (Annie Girardot). Le désir d'absolu qu'elle adresse à la musique s'oppose rigoureusement à son incapacité de vivre ses sentiments intimes autrement qu'à travers des fantasmes de voyeuse et de sadomasochisme. Elle torture et humilie ses élèves autant qu'elle se sent torturée par eux. Jusqu'au jour où elle rencontre Walter Klemmer (Benoït Magimel), l'homme qui la conquerra par son assurance insolente et sans gêne. Face a lui, elle se dévoile, elle révèle ses blessures et ses tares et l'entraîne ainsi dans les abîmes hermétiques de son âme. Et lorsqu'il finit par la repousser, c'est autant par dégoût d'elle que par horreur de lui-même. Le spectateur qui n'a pas lu le livre, qui voit ce film sans préparation, s'expose à une expérience dans laquelle sa distance de cinéphile et ses vagues connaissances de psychanalyse ne lui offrent qu'une piètre protection. Lors de sa conférence de presse cannoise, Michael Haneke a justement souligné que pour lui, le personnage d'Erika Kohut ne représente qu'une condensation de certaines blessures infligées par la société et ne peut être considérée comme un cas pathologique. C'est exactement dans ce sens-là que va l'interprétation d'Isabelle Huppert qui parvient à tenir son personnage en équilibre sur ce fil mince et dangereusement tendu. Elle signe là certainement un autre grand exploit de sa carrière qui la place parmi les prétendantes sérieuses au prix de l'interprétation féminine.

Comparé à l'œuvre précédante de Michael Haneke, "Code inconnu", présente à Cannes l'an dernier, "La pianiste" est un film d'une narration étonnamment linéaire. Le cinéaste renonce largement aux éléments réflexifs, à l'essai filmé, auxquels il nous avait habitués. Cependant, il reste fidèle à son sujet central: la violence structurale, aussi bien sociale qu'individuelle. Mais "La pianiste" permet une autre lecture encore : on peut y voir le contrepoint sinon la parodie acerbe du mélodrame de la bourgeoisie éclairée. Le bourgeois cultivé peut envisager l'idéal de la vérité et de la beauté de l'art – donc de la musique – comme un dernier refuge de son âme blessée.

Dans le cas d'Erika Kohut, la contradiction entre les exigences idéales et la destruction psychique avancée s'avère tellement brutale que même les "Lieder" de Schubert ne sauront plus la sauver. Du coup, le spectateur qui voue à Schubert une passion excessive pourrait réagir par l'exaspération et par la déception. Une réaction qu'on ne saurait pourtant pas imputer à ce film magnifique ...

Thomas Neuhauser, ARTE Deutschland, 2001

Edité le : 06-12-04
Dernière mise à jour le : 07-12-04