04/02/08
La Russie et ses artistes
Certes, un vent de censure semble à nouveau souffler sur la Russie. Mais l’avant-garde artistique s’est depuis longtemps ménagé un espace de liberté. ARTE Magazine a rencontré à Moscou un écrivain révolté, de jeunes rockers, ainsi qu’un membre de l’Académie des beaux-arts. Leur sentiment : ça va aller, de toute façon, il n’y a pas le choix.
Stefan Scholl est l’invité de ARTE Magazine. Il est le correspondant permanent en Russie du magazine économique "brand eins".
"Je n’ai pas tué, réfléchit Zakhar Prilepine. Bien sûr, j’ai tiré. Mais je n’ai jamais eu à tirer à bout portant sur quelqu’un. » Prilepine, 32 ans, s’interrompt, cherche ses mots, et poursuit rapidement, comme s’il parlait dans un dictaphone. « Les hommes ne partent pas à la guerre pour tuer, mais pour mourir. Nulle part je n’ai vu d’hommes plus beaux qu’à la guerre, des hommes jeunes, des hommes qui se sacrifiaient. »
Cet écrivain a étudié la philologie à Nijni-Novgorod, a été fossoyeur et videur, et a combattu en Tchétchénie au sein des forces spéciales russes. À son retour du front, il a rejoint les militants de l’opposition au sein du Parti national-bolchévique.
Zakhar Prilepine a fini son café. "Excusez-moi, dit-il en cherchant des yeux la serveuse, presque timidement. Je vais me commander une bière. " Il a écrit un roman sur la Tchétchénie, un autre sur les nationaux-bolchévistes… des œuvres aussi politiquement incorrectes que leur auteur. Mais sincères. Ses héros, très autobiographiques, ne sont pas seulement courageux et prêts au sacrifice. Ils sont aussi brutaux, mesquins ou lâches. La psychologie de ses textes impressionne. Il a été récompensé par de nombreux prix, et a même été reçu par le président Poutine. "J’écris ce que je veux, on trouve mes livres dans tout le pays." Devant l’écrivain, un paquet de Winston ouvert, mais il ne fume pas. "Chez nous, l’État contrôle le cinéma, la télévision et la presse. En revanche, il ne lit pas les livres, car il ne croit pas que la littérature puisse changer quoi que ce soit."
En effet, la censure, qui s’est récemment intensifiée sous le régime de Poutine, porte avant tout sur la télévision et le cinéma. Cela fait des années que le cinéma russe, dominé par la servilité envers le pouvoir politique, brille par l’absence de talents. Écrivains et dramaturges jouissent d’une liberté digne de l’Ouest, tout comme ceux qui œuvrent dans les arts plastiques – tant qu’ils n’attendent pas de l’État des commandes de plusieurs millions. La littérature russe est extrêmement vivante, le théâtre, la danse et la musique classique sont florissants, autant de genres qui ne prétendent nullement avoir une influence sur les masses.
Prilepine est ouvertement un opposant au régime, il organise à Nijni-Novgorod – troisième ville de Russie et ville natale de l’écrivain avant-gardiste soviétique Maxime Gorki – des mouvements de protestation contre le Kremlin. Les services secrets le surveillent, l’arrêtent régulièrement, l’interrogent et le menacent. "Par chance, je suis maintenant connu, ricane-t-il. Lorsque la milice m’arrête lors d’une manifestation, je ne suis plus roué de coups, mais conduit par la main jusqu’au car."
Père de trois enfants, il est rédacteur dans un journal et s’offre même les services d’un chauffeur. Il affirme néanmoins que rien ne pourrait l’empêcher de continuer à se rebeller. "Il n’y a rien de plus insensé que de faire de la politique dans la rue aujourd’hui en Russie. Le peuple n’est pas intéressé, l’humeur n’est absolument pas à la révolution. De surcroît, l’Ouest ne nous soutient pas." Pourtant, il ne baisse pas les bras. Il dit que c’est là son destin.
"La liberté ?" Il finit par allumer une cigarette. "La liberté, c’est de découvrir ce que tu veux faire de ta vie. Et ce que tu dois faire. Comprendre ce que Dieu attend de toi."
"La scène musicale russe ne veux que de la pop – Marylin Manson n’aurait pas la moindre chance ici"
"Nous nous produirons à Moscou devant 25 000 personnes." Rêver ne fait pas peur à Dima. « Je lève les bras, et les 25 000 personnes qui sont là en font autant. Et chacun d’entre eux est venu parce que nous jouons des chansons qui les touchent, pas parce que nous sommes 'à la mode' ». Dima a 25 ans. Il sourit timidement, plutôt comme un jeune physicien que comme un rocker et, pour la séance photo, il retire ses lunettes. Dès l’âge de 13 ans, il jouait dans son premier groupe de rock punk. Aujourd’hui, il est le bassiste du groupe Mucha (la mouche en français).
Trois garçons et une fille aux toilettes pour hommes du Palais de la culture de Tuchino, près de Moscou : ils boivent du thé, fument et rient. "Voici pour ainsi dire notre salon de réception", ricane Anton, 38 ans, batteur et compositeur du collectif. Depuis deux ans, ils répètent, jouent dans de petites salles, parcourent 2 000 kilomètres jusqu’au delta de la Volga pour aller pêcher, et s’amusent beaucoup ensemble. Mais ils n’ont pas encore véritablement percé.
Liocha, le guitariste de 32 ans, veut enregistrer, un jour, un album en anglais. Sacha, 25 ans, la gracile chanteuse, aimerait "vieillir dans la musique comme Tina Turner". Anton, qui jouait, dans les années 1990, dans le célèbre groupe Nogu swelo (crampe à la jambe, en français), souhaite réussir encore avec sa propre musique. Ils croient à leurs rêves, mais s’indignent de voir la scène musicale fonctionner selon les règles du nouveau capitalisme monopolistique russe. "Il n’y a que la pop, la pop, la pop", s’agace Anton. La télévision ne montre que des rengaines pour les plus de 40 ans. Et il n’y a presque pas de clubs à Moscou. Même les stars ne gagnent pas leur vie avec les concerts, mais seulement avec les fêtes privées des super-riches. "Marylin Manson n’aurait pas la moindre chance ici."
Néanmoins, le groupe persévère. "Souvent, en Russie, les groupes de rock ne font rien d’autre que boire de la bière et jacasser, explique Dima. Nous, nous vivons pour notre musique. » Liocha travaille comme éclairagiste au Palais de la culture, Sacha comme journaliste people, Anton vit sur ses économies, Dima écrit pour un journal musical. Et comme des milliers d’autres groupes inconnus sur la planète, ils se battent tous les quatre pour trouver l’accord que personne n’a encore jamais entendu, celui qui va toucher tout le monde droit au cœur. Soit ils deviennent célèbres, soit ils tombent dans l’oubli avant même d’être connus. Mais les Russes sont d’un naturel optimiste. Sacha sourit : "Tout va bien se passer."
"Lorsque je ne veux pas vendre un tableau, j’en demande 200 000 dollars"
"Il n’y a rien de plus intéressant que la peinture. " Albina Akritas, née en 1934, sourit. Elle a un sourire très jeune, peut-être souriait-elle déjà ainsi lorsqu’avec son crayon, elle donnait corps à ses rêves d’enfant. C’était à Tiflis [aujourd’hui Tbilissi], dans le cercle d’enseignement artistique dirigé par le peintre Vasiliy Choukhaev. "Un maître de Saint-Pétersbourg, explique-t-elle, que Staline a fait enfermer dans un camp en Sibérie avant de l’envoyer en exil à Tiflis." Albina Akritas joue avec ce qui semble être une vieille pièce de monnaie suspendue à une chaîne autour de son cou. "Ce n’est qu’un rouble, sourit-elle à nouveau. Quand il était petit, mon fils l’avait posée sur les rails devant le tramway".
Cette femme siège au conseil d’administration de l’Académie russe des beaux-arts, elle enseigne à l’Institut Surikov (Moscou), l’école des beaux-arts la plus réputée du pays, ses tableaux sont exposés au musée Pouchkine de Moscou, à la galerie Tretiakov et au Musée russe de Saint-Pétersbourg. Sous Brejnev, elle a été nommée « artiste émérite de Russie". "En tant que membre du syndicat des artistes soviétiques, je devais chaque année réaliser plusieurs œuvres sur commande : Lénine avec une canne, Lénine avec des enfants, Brejnev avec des enfants. " À part cela, elle dit avoir peint ce qui lui plaisait." Nous jouissions d’autant de liberté de création qu’aujourd’hui. "
Le régime soviétique versait un salaire aux artistes, leur offrait des voyages d’étude et leur procurait un atelier. Après son effondrement de l’U.R.S.S. Albina Akritas a dû se battre pour survivre. Elle a passé deux étés avec son fils Nikita et d’autres Moscovites à Wels en Autriche. Là, ils s’installaient dans la rue et proposaient aux vacanciers de peindre leur portrait. « Nikita et les autres ont tout saboté, ils enjolivaient les visages. » Elle s’amuse. « Les gens faisaient la queue pour être peints par eux. Par contre, personne ne venait me voir. J’étais trop réaliste ».
Aujourd’hui, ses gravures valent entre 3 000 et 8 000 dollars. « Lorsque je ne veux pas vendre un tableau, j’en demande 200 000 dollars. » Grâce à son talent, elle a également su tirer profit du capitalisme. Elle possède deux appartements, et s’offre des voyages d’étude en Grèce ou en Espagne. Cependant, Surab Tsereteli, sculpteur et richissime président de l’Académie des beaux-arts, s’étonne à chaque fois de la voir se sauver dès la fin de la réunion du conseil d’administration afin de ne pas rater le dernier train. « Pourquoi ne demandes-tu pas à ton chauffeur de venir te chercher ? » Du temps où Iouri Louchkov était maire de Moscou, Surab Tsereteli avait le monopole de la construction des statues monumentales dans la capitale, mais, grâce à son argent et à ses relations, c’est tout de même lui qui a sauvé l’Académie des beaux-arts de la liquidation. Aujourd’hui, il est considéré comme le parrain du nouvel art russe. Et ne peut pas croire qu’un grand artiste ne roule pas dans une grosse berline allemande.
Albina parle des tableaux qu’elle va peindre. Et de ceux qui sont déjà achevés. "C’étaient des jeunes, de petits jeunes qui ne se doutaient pas de ce qui les attendait", dit-elle en décrivant un tableau au titre d’un pathétique très soviétique : "Les komsomols [jeunesses communistes] entrent dans la guerre civile". L’art lui a toujours permis d’accéder à nouvelles possibilités, à nouvelles expériences et à de nouvelles idées. "Les individus talentueux sont plus libres", affirme-t-elle.
Mais Albina Akritas plaint aussi les chiens errants de Moscou dont personne ne se soucie, et les vieilles dames désemparées qui comptent leurs sous dans les supermarchés : "Pas assez pour acheter quoi que ce soit". Albina Akritas sourit tristement. "Parfois, je songe à émigrer dans un pays qui traite bien les chiens et les personnes âgées." Même les individus talentueux n’ont pas de prise sur la réalité qui les entoure.
Entre services secrets et mercantilisme : rien ne freine la créativité
Le groupe Mucha est sorti des toilettes pour hommes du Palais de la culture pour revenir dans le studio, et poursuivre sa répétition. Leur musique est mélodique comme le rock de la fin de l’époque soviétique. Et Sacha chante, d’une voix étonnamment profonde, un texte composé par le groupe : "… On aime bien le hit parade. On idolâtre des idéaux étrangers. Le poison que nous avalons est une douce trahison. Le plagiat remplace la moitié de la vie…"
Anton soutient que "Plagiat" sera un tube. "Avec le groupe Nogu svelo, notre plus gros succès a été la chanson ‘Karma Brju’. Tous les animateurs radio affirmaient que c’était un tube."Passez-le !", leur disions-nous. "Sûrement pas !, répondaient-ils. Il faut d’abord qu’une autre station le diffuse." Ils appliquaient le principe américain qui consiste à ne jamais être le premier à passer une nouvelle chanson. Anton ricane avec optimisme. "À un moment donné, quelqu’un a bien fini par passer notre morceau. Et ça a été un tube. ‘Plagiat’ en sera un aussi." En plus des services secrets, les artistes russes doivent faire avec des mécanismes de marché très occidentaux. Mais leur créativité n’en pâtit pas pour autant.
Edité le : 31-01-08
Dernière mise à jour le : 04-02-08