Quel postérieur ne s’est jamais posé sur une chaise ? Tous les jours, nous nous asseyons dessus, pour travailler, manger, boire un verre, buller. Et pourtant ! Longtemps cet objet mobilier fut le privilège des « grands » de ce monde. Symbole de pouvoir de l’Antiquité au Moyen Âge, la chaise n’est devenue populaire qu’à l’âge moderne, dès lors porteuse d’histoires profanes.

Trône de Dagobert
À moins d’être pharaon, empereur, roi, prince de sang ou membre du clergé, impossible de prendre place sur une chaise avant la Renaissance, et encore… Signe d’un rang social élevé, elle existe tout d’abord sous la forme du trône. En marbre sculpté ou en bois décoré d’or, orné de pierres précieuses ou de pâte de verre, les trônes royaux de Toutankhamon, Dagobert ou Charlemagne imposent le respect et maintiennent la plèbe à distance. Celle-ci se contentera le plus souvent de tabourets, de bancs et de coffres, jusqu’à ce que l’âge moderne élargisse le cercle des initiés aux courtisans, à la bourgeoisie naissante et enfin aux humbles.
Ainsi, de la Renaissance à la fin du XVIIIe siècle, le vocabulaire de la chaise s’enrichit et se « démocratise », du simple siège en bois à luxueuse bergère recouverte d’étoffes. Au siècle de la révolution industrielle, la chaise cesse définitivement d’être un signe de prestige pour devenir un meuble ordinaire. La première chaise à être produite en série est celle de Michel Thonet en 1859, toujours présente dans nos bistrots.
« Les grands fauteuils n’ont plus postérieurs à leur mesure. » Jacques Perret, Bande à part (1951)
Michel Thonet, siège Thonet No 14
Avec la naissance du design, la chaise désormais destinée à tous ne cesse de se métamorphoser, passant du style artisanal de William Morris aux courbes épurées du Corbusier.

Vincent van Gogh en fera le sujet d’une de ses plus célèbres peintures, La Chaise et la pipe (1888), imprimant aux matériaux qui la constituent des formes et des couleurs puissamment expressives. Bien qu’absent de la toile, le « suicidé de la société » fait sentir sa forte présence dans les touches, les aplats et les déformations colorées qu’il applique à la modeste chaise en rotin.

Témoin d’une vie, la chaise peut aussi évoquer l’absence et le néant. On pense aux Chaises vides d’Eugène Ionesco, chantre du théâtre de l’absurde et de l’incommunicabilité. Un vieil homme isolé sur une île doit délivrer un « message universel » à d’invisibles convives, lequel ne sera jamais énoncé. Terrible solitude des mots face à l’indicible, celui qui loge au cœur du réel et qui marque à jamais toute disparition, comme le suggèrent les chaises des Plages d’Agnès ou des Veuves de Noirmoutier.

Mais La chaise n’a pas encore fini de faire parler d’elle ! Avec Joseph Kosuth, figure majeure de l’art conceptuel, elle devient un moyen pour démontrer le caractère tautologique de l’art. One and three chairs (1965) – une chaise posée à côté de sa reproduction photographique et de sa définition imprimée sur papier – émet l’hypothèse suivante : de même que tout objet n’est que l’occurrence d'un concept, une œuvre d'art n'est que l’occurrence du concept d’ « art » : est art ce que l’on veut bien nommer « art ». Objet de pensée, la chaise l’est encore avec les énigmatiques allégories de Michel de Broin ou de Raul Mourao. Le globe formé par les chaises de Black Whole Conference symbolise une communauté fermée au reste du monde, quant à la chaise encagée de Cadeira, elle est peut-être le signe d’un bien commun désormais privatisé.

Reste à rêver sur la chaise d’Urs Fischer et son impossible ombre portée.
Sarah Ihler-Meyer







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