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04/11/04

La loi du collège

Un collège de banlieue réputé "difficile". Des élèves attachants, mais indisciplinés. Pendant un an, Mariana Otero a filmé la vie et les conflits de l'établissement : chahuts, grêves, expulsions ... mais aussi espoirs. L'école française des années 90, vue de l'intérieur.


Lisez ici l'entretien avec Mariana Otero :

Votre film, ou plutôt votre feuilleton, est une véritable traversée de la vie d’un collège pendant toute une année scolaire. Mais les questions de discipline y occupent beaucoup plus de place que les questions d’enseignement. Pourquoi ?
J’ai voulu faire un film sur la loi, sur son fonctionnement à l’intérieur d’un groupe humain, les difficultés et les modalités de son application. Le collège, lieu clos de socialisation qui vit selon des règles en partie similaires à celles qui gèrent notre société me semblait constituer un lieu approprié. Car, si le collège est avant tout un lieu de transmission du savoir, cela ne peut se faire que dans le cadre de règles précises. Le rapport au savoir passe par la résolution plus ou moins conflictuelle du rapport à la loi. Une fois ce rapport stabilisé, l’acquisition des connaissances peut s’engager.

J’ai décidé donc de filmer, jour après jour, durant toute une année scolaire, des élèves en conflit avec la loi et une équipe éducative essayant de la faire respecter. Je ne voulais pas traiter ce sujet d’un point de vue théorique à partir d’interviews ou d’analyses. Je voulais raconter des histoires qui rendraient compte par leur construction dramatique de la complexité des rapports à la loi dans un collège et, parce que l’histoire singulière peut atteindre à l’exemplarité, dans n’importe quel groupe humain.

Quels ont été vos critères de choix ?
Les repérages ont commencé en septembre 1991. Après avoir reçu l’autorisation de l’Inspection d’Académie, je concentrais mes recherches sur les collèges de banlieue de l’Académie de Créteil classés ZEP (Zone d’Education Prioritaire). Dans ces collèges qui accueillent des adolescents de milieux sociaux et familiaux en difficulté, la loi est plus souvent transgressée et je pensais pouvoir y trouver un plus grand nombre d’histoires concernant les difficultés de son application. Ceci dit, si elles sont plus nombreuses, elles sont souvent de même nature que dans les autres collèges au niveau de leurs causes - un élève rebelle, un élève exclu, une classe qui chahute ses professeurs - ou de leurs résolutions - colle, exclusion, conseil de discipline, ...Ces collèges ZEP, avec leurs particularités que je ne comptais pas aborder en tant que telles, me semblaient donc plus révélateurs.

Pourquoi avoir choisi le collège Garcia Lorca, à Saint-Denis ?
Au cours de mes repérages, la personne que je rencontrais en premier était le principal. Pilier du collège, je m’apercevais qu’il est celui qui donne le ton à la vie de son établissement. Je cherchais quelqu’un dont la fonction de représentant de la loi, chargé de la faire appliquer selon les modalités fixées par l’institution, ne disparaisse pas derrière un comportement trop singulier, ou mieux, quelqu’un qui mette sa personnalité au service de cette fonction. Il fallait aussi un principal qui ne cherche pas à cacher certains aspects de la vie de son établissement sous prétexte d’en donner une bonne image.

Parmi la trentaine de chefs d’établissement que je rencontrais, certains étaient particulièrement autoritaires, d’autres se cachaient dans leur bureau et ne sortaient que rarement pour aller à la rencontre des élèves ou des professeurs...

Monsieur Duattis, Principal du collège Garcia Lorca, est un de ceux que j’ai rencontrés qui donne une idée de ce que l’institution propose au meilleur d’elle-même. Il m’a totalement ouvert les portes de son collège, bien entendu sous réserve de l’accord des personnes concernées. L’équipe éducative, les professeurs, la conseillère d’éducation, les surveillants, ayant pour la plupart donné leur accord, je choisissais après six mois de repérages le collège Garcia Lorca situé à Saint-Denis dans la cité des Francs-Moisins.

Comment les élèves ont-ils accepté la présence d'une équipe de film ?
Leurs premières questions concernant le film portaient bien sûr sur le sujet. Tout de suite ils pensaient que ce serait un film sur la drogue, le racket et la violence... Et parfois, de façon plus subtile, ils désiraient savoir si face à une bagarre je filmerais ou bien poserais la caméra. J’expliquais alors que ce n’était pas les thèmes de mon film, que je voulais raconter des histoires concernant leur vie dans le collège, en cours ou en dehors des cours, mais toujours dans l’enceinte de l’établissement et que ce n’étaient pas les altercations en elles-mêmes qui m’intéressaient mais la résolution des conflits. La plupart acceptaient, avec l’accord de leurs parents, d’être filmés.

Pendant mes repérages à Garcia Lorca, j’allais assister à plusieurs cours. Durant l’un d’entre eux un élève enferma le professeur dans un petit cagibi alors qu’il était allé chercher un outil. L’élève rouvrit la porte presque aussitôt et le professeur voyant que c’était par jeu ne se fâcha pas mais demanda toutefois qui l’avait enfermé. Les élèves se tournèrent alors vers moi et lui répondirent de me le demander puisque j’avais tout vu. Bien sûr je refusai de répondre, ce que le professeur accepta tout à fait. Les élèves s’étaient ainsi assurés par cette légère provocation de ma neutralité dans les conflits qui pouvaient les opposer à l’équipe éducative.

Propos recueillis par Jérôme Dramillot (juillet 1994) pour ARTE Magazine



Graphisme de Louisa Schindler, en classe 9b au Gymnasium Hohenbaden.
Photo de Julien Wichmann, en classe 9b au Gymnasium Hohenbaden.

Edité le : 01-09-04
Dernière mise à jour le : 04-11-04