- L’ACCOMPAGNEMENT MUSICAL DE CARMEN
Dix minutes avec Ernesto Halffter Escriche
- Monsieur Dix minutes avec Ernesto Halffter Escriche ?
- Lui-même…
C’est donc là le disciple favori de Manuel de Falla, celui en qui toute l’Espagne,
un jour, saluera le musicien national, et qui a déjà donné au patrimoine musical de son pays mieux que des espérances ou des promesses : la superbe réalité d’un talent étonnamment précoce, à qui l’on doit des espaces telles que les admirables Préludios Romanticos.
- On m’a dit que vous prépariez une partition originale inspirée par le film Carmen ?
- C’est exact : M. Alexandre Kamenka, directeur de l’Albatros, m’a demandé de composer, sur l’œuvre de Jacques Feyder, une musique destinée à accompagner la projection du film dans les salles obscures.
Vous savez aussi bien que moi les dissemblances profondes qui existent entre la nouvelle de Mérimée : Carmen et l’Opéra-Comique qui porte le même nom :
la première n’a guère servi que de prétexte au second, et rien, ou presque, de l’atmosphère créée par Mérimée, n’a subsisté dans le livret de Meilhac et Halévy. Or, sur ce livret, Bizet a écrit une partition magnifique, un chef-d’œuvre du répertoire, dont la popularité n’est jamais parvenue à émousser la qualité.
Plus que n’importe qui, je nourris, à l’égard de cette Carmen une admiration que je proclame.
Mais il n’en est pas moins vrai que si la musique de Bizet illustre avec un éclat incomparable le drame un peu mièvre imaginé par les librettistes, elle s’inspire nullement de l’œuvre de Mérimée, dont l’âpre substance dramatique, dont les caractères farouchement réalistes, ne trouvent guère leur expression musicale dans les thèmes brillants et sentimentaux développés par le grand compositeur français.
- Or le film de Jacques Feyder est une véritable transposition visuelle du drame mériméen, transposition étonnante de puissance, de réalisme poignant, de sensualité et de vérité locale…
- C’est précisément pourquoi on ne pouvait songer à adapter à l’action cinématographique une musique qui eut souligné à contre-sens la plupart des intentions de Feyder.
- Et comment avez-vous conçu votre accompagnement, cette nouvelle Carmen modelée sur le rythme de la Carmen cinématographique ?
- Je me suis servis des vieux thèmes de terroir, des thèmes andalous, dont la couleur locale éclate aux oreilles des moins initiés. J’ai suivi pas à pas le rythme et l’ambiance du film, sans que jamais le drame musical prenne le pas, en intensité, sur le drame de l’écran, car il ne faut pas oublier que la musique, en l’occurrence, ne doit être qu’un “accompagnement”.
J’ai trouvé en Feyder l’artiste sensible et intelligent, avec qui j’ai collaboré en pleine communion d’idées et j’espère que l’ensemble ne sera pas indigne de l’œuvre qui l’inspira.
Raoul Ploquin
Comœdia, lundi 20 septembre 1926
Pour accompagner l’adaptation de Carmen que Jacques Feyder vient d’achever, en s’inspirant de la nouvelle célèbre de Mérimée, il ne pouvait être question de faire usage de la partition de Bizet. Chef-d’œuvre incontestable, sans aucun doute, mais s’adaptant au livret de Meilhac et Halévy qui n’avaient vu, dans l’œuvre de Mérimée, qu’un aimable décor où situer un opéra-comique, la partition du grand musicien français ne correspondait nullement au caractère spécifiquement espagnol que Feyder a voulu conférer à son film. À la musique de Bizet, tour à tour brillante et sentimentale, il fallait susciter une partition grave, farouche, tragique, inspirée de vieux thèmes du folklore espagnol et particulièrement de vieux thèmes andalous. C’est dans ce but que M. Alexandre Kamenka, directeur artistique de la Société Albatros, confia le soin d’écrire la partie musicale du film Carmen à M. Ernesto Halffter Escriche, qui a en ce moment le grand honneur d’être, aux côtés du maître Manuel de Falla, l’un des représentants les plus originaux de l’école espagnole contemporaine.
Au début du mois de juillet, Jacques Feyder quittait Paris en emportant les scènes principales de son film pour rencontrer, dans un petit village basque de la frontière espagnole, Ernesto Halffter Escriche, venant de Madrid. Ils s’y étaient donné rendez-vous pour mettre en contact la partition en cours d’achèvement et les fragments les plus importants du film ; ils ont travaillé là huit jours à une mise au point des plus délicates.
Les quelques privilégiés qui ont assisté à la première confrontation des deux œuvres, inspirées des mêmes sources, ont été impressionnés par le sentiment d’homogénéité qui se dégage de cette collaboration. L’action, le décor, l’interprétation, les mouvements de foule, supportés par des rythmes qui font corps, littéralement, avec le rythme visuel du film, arrivent à recréer l’atmosphère véritable de la nouvelle de Mérimée et à, lui restituer le caractère farouchement romantique et brutalement passionné que l’adaptation scénique avait complètement édulcoré.
La partition originale qu’a composée Ernesto Halffter Escriche a été écrite pour un très grand orchestre, mais d’ores et déjà le compositeur a prévu la nécessité d’une partition plus simple qui pourra être interprétée par les orchestres les plus réduits.
Raoul Ploquin
Cinémagazine, n° 39, 24 septembre 1926, p. 553
- LE COMPOSITEUR
Ernesto Halffter Escriche est né le 16 janvier 1905 à Madrid. Autodidacte jusqu’à 18 ans, il compose, dès l’âge de 6 ans, sa première oeuvre Le coucou, petite pièce pour piano et, entre 1920/1921, ses Crepúsculos, trois pièces lyriques pour piano, dont la première en 1922 attire l’attention du milieu musical et constitue son premier ouvrage reconnu comme important. En 1923, son Quatuor à cordes, sa Sonatina Fantasia, aussi pour quatuor à cordes, ainsi que ses Esquisses Symphoniques, réaffirment sa notoriété précoce.
En 1923, le musicologue et critique espagnol Adolfo Salazar présente le jeune Halffter à Manuel de Falla. Profondément troublé par la qualité des oeuvres du jeune compositeur, notamment par Hommages, petite suite pour trio, oeuvre pour laquelle le Maître inscrira un “bravo” sur l’une des pages du manuscrit, Manuel de Falla décide de le prendre, à titre exceptionnel, comme disciple, pour compléter son éducation musicale. L’année suivante, Manuel de Falla lui confie la direction de l’Orchestre Bética de Cámara à Séville qu’il vient de fonder et dont Halffter sera le chef d’orchestre attitré jusqu’à sa dissolution.
En 1925, la Sinfonietta, primée au Concours d’État espagnol de cette même année, marque la consécration de l’auteur au niveau international. À partir de ce moment, Halffter poursuit à Paris ses études musicales avec Maurice Ravel et divulgue la musique espagnole et moderne avec son orchestre ou des orchestres étrangers comme notamment, en 1927 à Paris, la première représentation de L’Amour sorcier de Manuel de Falla avec la compagnie de ballets espagnols de Madame Argentina (Antonia Mercé), qui danse également, en première en 1928 et toujours à Paris, son ballet Sonatina.
Dans les années 1930, Ernesto Halffter Escriche poursuit simultanément ses activités de compositeur et de chef d’orchestre. À cette période appartiennent ses oeuvres pour piano Sonata (1934), Espagnolade, (1937) et, pour violoncelle et piano (1934), Canzone e Pastorelk. En 1934, Halffter est nommé directeur du Conservatoire de musique de Séville.
Résidant à Lisbonne de 1935 à 1954 et nommé professeur à l’Institut espagnol de cette capitale il compose sa Rapsodie portugaise en 1939 dédiée à la mémoire de Maurice Ravel, des chansons basées sur des mélodies populaires portugaises, des oeuvres pour piano Plainte pour Ricardo Viñes. (1943), Pregón (1945), Habanera (1945) Fantaisie espagnole pour violoncelle et piano (1952), ainsi que la musique de plusieurs films.
Entre 1957 et 1976, à la demande des héritiers de Manuel de Falla, Halffter se consacre de façon intermittente à terminer la cantate Atlántida laissée inachevée par Manuel de Falla, lors de son décès en 1946. Il confirme par ce travail être le seul élève authentique de Manuel de Falla dont il avait déjà auparavant orchestré les Sept chansons populaires espagnoles. Durant ces années, il compose de la musique religieuse : Canticum in P.P.
Johannem XXIII (1964), Canticum elegiacum in memoriam Pierre de Polignac Praeclarissimi Principis (1966), Psaumes (1967), un Concerto pour guitare et orchestre (1969) et reçoit en 1983, pour la seconde fois, le Prix national de musique de l’Espagne.
Pendant ses dernières années, il écrit des oeuvres pour piano : sonate Hommage à Domenico Scarlatti (1985), Nocturne automnale, en hommage à Arthur Rubinstein (1987), ses Hommages - à Federico Mompou, Joaquín Turina et son frère Rodolfo Halffter (1988) - et reste actif jusqu’à l’année de son décès en 1989.
- L’ORCHESTRE
- LE CHEF D’ORCHESTRE
Né à Perpignan en 1953, Daniel Tosi est compositeur et chef d’orchestre. Après avoir obtenu six premiers prix au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, il étudie la composition avec Ivo Malec et la composition électroacoustique avec Pierre Schaeffer et Guy Reibel. Parallèlement il fait des études à la Sorbonne où, après avoir obtenu l’agrégation, il réalise un doctorat du 3e cycle sur la musique contemporaine espagnole.Titulaire des C.A. d’analyse, d’écriture et de directeur de Conservatoire de Région, il a entrepris, depuis sa nomination d’inspecteur au Ministère, un travail pédagogique selon la double activité de composition et de recherche.
Daniel Tosi a obtenu le Prix de Rome en 1983. La même année, il crée l’Orchestre de Perpignan Languedoc-Roussillon et dirige depuis, avec cette formation, de nombreux concerts symphoniques et œuvres lyriques. En 1989, Daniel Tosi a pris la direction du CNR de Perpignan. Parallèlement, en tant que compositeur, il réalise plusieurs contes et opéras pour enfants. En tant que chef d’orchestre, il dirige depuis 1990 des ensembles et orchestres les plus divers : la RAI de Rome, l’Orchestre de Turin, l’Orchestre de Madrid, les solistes d’Europe.
En 1996, il devient Directeur Artistique de CAMPLER (Centre Art Musique Perpignan Languedoc-Roussillon) qui regroupe entre autres les spectacles lyriques, les concerts symphoniques en Languedoc-Roussillon et le festival Aujourd’hui Musiques. Il est promu Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 1999.






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