Il y a deux ans pourtant, nous l’avions presque oublié. Et puis, il est revenu d’on ne sait où, enfin si, on sait, mais peu importe au fond. Son Crève cœur rédempteur sublime le reste. Action de grâce stupéfiée aux mélodies bouleversantes sur lesquelles viennent se salir des robes de mariées, se tarir les regrets, s’épanouir, encore, des espoirs roses, il a renversé la pénombre de Darc pour le projeter de nouveau dans la lumière. Entre ici et là-bas, le beau garçon s’est cherché. Seul (Nijinski) ou au fil de rencontres messianiques (La Ville et Daho, Parce que et Bill Pritchard, Sous influence divine et Jacno…). S’est-il enfin trouvé ? Si ce n’est lui, c’est sans nul doute Frédéric Lo – voisin de cœur et compositeur de ce dernier miracle pop en clair-obscur. Du reste, sa guitare accompagne le timbre poète de l’icône punk de feu Taxi Girl sur la lucarne aveuglée de Die Nacht/La Nuit.
Un rapport au monde exceptionnel
“On avait déjà travaillé avec Mathieu Boogaerts, une grande expérience, se souvient Paul Ouazan, coresponsable de l’Atelier de recherche d’Arte France, tête pensante de la télévision de la nuit. Il y a un an, mon ami et réalisateur Thierry Gautier m’a apporté Crève cœur et a insisté pour que je l’écoute.” Il ne connaissait rien de Daniel Darc. “Mon approche était totalement vierge. J’ai immédiatement été touché par la musicalité du disque, ses orchestrations magnifiques. J’ai tout de suite senti que Daniel avait une épaisseur humaine, un rapport au monde exceptionnel. C’est quelqu’un de très cultivé, il dégage une certaine candeur mais jamais de naïveté. Ses paroles le disent bien, il n’y a rien à regretter…”Avec Thierry Gautier, ils décident d’illustrer l’album en images, à travers cinq extraits choisis. Psaume XXIII en prélude. “Le seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer…”, récite Darc, plein écran noir pointillé de blanc cadré sur son visage filmé en plan-séquence. Tandis que les lèvres charnues s’animent, imperturbables, les yeux fendus affichent un mélange insolite de désarroi, de vide et de transe sereine. Ils nous transpercent peu à peu, nous rendent ivre, on ne peut bientôt plus les quitter, ils nous ont avalé. Puis, Rouge rose, en trio très serré avec Frédéric Lo et le batteur Denis Clavaizolle ; Mes amis (tour à tour) en gros plan sous le clignotement désabusé d’un néon rouge sang ; Je me souviens, je me rappelle, assis sur un ampli ; Inutile et hors d’usage accoudé au piano… Toujours fixe, si expressif, dans sa veste en jean adolescente.
Suggestion d’intime
Le tournage a duré deux jours. Intensifs. Il a fallu accorder un soin tout particulier à la lumière, au son, éviter les micros dans le champ translucide – cette charte graphique si chère à Die Nacht/La Nuit. Il a fallu que l’artiste accepte aussi de baisser la garde. Et, docile, d’une attention presque enfantine, Daniel Darc joue le jeu sans artifice, il fait confiance. Cela ne ressemble de fait en rien aux standards télévisuels de promotion marketing. Plutôt à une sorte de happening intense où les frasques du passé n’ont pas droit de cité. Il suffit de plonger dans son regard pour que l’intime soit suggéré. Juste suggéré, c’est suffisant. “Sa présence à l’image est tellement forte qu’elle phagocyte tout”, s’exalte Paul Ouazan. D’où la difficulté, “la souffrance”, même, de l’enrober… Ce dernier a dû fouiller au plus profond de son “grenier à idées” pour dénicher des pièces vidéo susceptibles d’éclairer la personnalité de Darc, “de construire du sens avec des choses hétéroclites en tâchant de ne pas faire abstraction de ce qu’il est”. Et du sens, il y en a.
Vous avez dit survivant ?
Ici, un ciel blanc constellé de pigeons, qui plongent à pic et remontent toujours très haut, enchaîne Inutile et hors d’usage à It Happened in Sarasota de Walter Gutman, vieux cinéaste expérimental proche de Jonas Mekas. Réalisée dans les années 70, cette vidéo tisse avec une sensualité profonde le lien unissant une personne âgée contemplative à une jeune trapéziste élastique. Ou l’idée du non-renoncement à la beauté du monde en dépit de la vieillesse et de l’imminence de la mort… Vous avez dit survivant ? Ailleurs, un ballet meringué de robes de mariées naïves répond à Rouge rose – romantisme bêta contre désespoir béat. Dans Tetris de David Cousinard, un jeune homme attrape au vol une multitude d’objets lancés de nulle part jusqu’à la chute. Traduction : il s’en prend plein la gueule. Un magnifique plan fixe sur un chevreau endormi rappellera l’agneau de Psaume XXIII. Figure angélique, sinon christique. Le cinéaste belge Pascal Baes suit aussi les pérégrinations d’une créature humaine qui se bat avec son aile dans la ville monstrueuse (HF Remix 1). Il y a encore Sanctus, cette vidéo de la réalisatrice américaine et militante lesbienne Barbara Hammer, conçue à partir de radiographies médicales et montrant des squelettes en pleine séance de rasage du matin. Nous sommes tous des cadavres en sursis…
Et puis, enfin, Vivre, poème de Supervielle, que Daniel Darc s’est empressé d’acheter le lendemain du tournage.
Une émission-laboratoire
Tout concorde comme par miracle. Tout s’harmonise au gré d’un fascinant travail de composition visuelle. Et déjà, d’autres idées prennent corps. Sur Inutile et hors d’usage, un accordeur a guéri le piano et Paul Ouazan en a conservé la scène. “Ce n’était pas prévu, mais sa présence densifiait la scène. D’ailleurs, nous avons décidé de lui consacrer une émission future, où chacune de ses interventions serait assemblée pour devenir une séquence musicale à part entière”, précise-t-il. Le processus artistique de Die Nacht/
La Nuit semble résumé en ces mots : un laboratoire évolutif qui se nourrit de l’instant magique, le fait mûrir dans sa tête chercheuse pour le recycler plus tard, peut-être. En nous dévoilant un futur numéro consacré au violoncelliste Marc Coppé, il confie vouloir mettre en scène la chanteuse Camille. Et se demande de quelle façon il pourra incarner à l’écran le fameux bourdon de son dernier album.
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Article paru dans les Inrockuptibles n°495
Magazine du 25 au 31 mai 2005
Ecrit par Eleonore Colin
>> Le site des Inrockuptibles
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