Christophe Clognier et Grit Tümmler-Kästner sont tous deux professeurs d’histoire. L'un au collège Henri Meck de Molsheim, en Alsace, et l'autre à la Realschule (école secondaire d’enseignement technique) de Baden-Baden, dans le Land du Bade-Wurtemberg. Regards croisés.
Dans le cadre de la soirée
Thema « Retour à l’âge de pierre » diffusée le 04 novembre sur ARTE, ils ont accepté de se prêter au jeu des questions-réponses sur la préhistoire. Les deux professeurs nous expliquent ainsi comment ce thème est abordé à l’école en France et en Allemagne et pourquoi il est encore aujourd’hui si important, au XXIe s., d’enseigner cette période reculée dans les cours d’histoire.
■
De plus en plus de films projetés à la télévision ou au cinéma abordent le thème de la préhistoire, et évoquent cette période de façon très vivante pour le jeune public. Dans quelle mesure l’école peut-elle encore jouer un rôle dans la découverte de la préhistoire ?G. Tümmler-Kästner : Les films et l’école abordent le thème de façon quelque peu différente. Nous pouvons travailler avec d’autres médias, comme les livres pour enfants ou les manuels scolaires. Nous travaillons aussi avec des illustrations, et bien sûr, nous dessinons beaucoup, notamment au début, lorsque nous commençons à présenter la préhistoire. C’est quelque chose qui plaît aux enfant, qui acquièrent de cette façon de nouvelles connaissances. Lorsqu’ils n’ont pas encore vu les films, nous leur donnons des informations et des explications pour qu’ils soient à même de bien les suivre.
■
A partir de quel âge et de quelle classe la préhistoire est-elle enseignée en France et réciproquement en Allemagne ? C. Clognier : L’enseignement de la préhistoire figure au programme d’histoire de 6e consacré au monde antique. C’est une période très importante qui permet d’introduire la naissance de l’agriculture et de l’écriture.
G. Tümmler-Kästner : Dans le Bade-Wurtemberg - c’est la seule région pour laquelle je peux parler - elle est enseignée dans la septième année, la sixième année au lycée.
■
La préhistoire est une période très vaste. Est-ce que vous l’enseignez dans son intégralité ?C. Clognier : Nous nous concentrons en fait avant tout sur la période néolithique, à savoir la période qui va de 10 000 à 3500 ans avant J.-C. Nous n’enseignons par contre pas toute la période précédente que représente notamment le paléolithique.
G. Tümmler-Kästner : Nous choisissons bien sûr des thèmes spécifiques : l’évolution de l’homme, entre autres de l’homme de Neandertal. La vie au paléolithique, au néolithique, et pour finir les Celtes et Ötzi. Nous travaillons toujours sur une ère donnée pour que les élèves aient une idée de la durée de cette époque.
■
Quels sont les thèmes importants de cette période qui sont couverts par le programme d’histoire ? Quels sont les jalons, les éléments-clés que les élèves doivent absolument retenir du cours ? Enseignez-vous vous-même des détails supplémentaires qui enrichissent les programmes ?C. Clognier : Les programmes se concentrent avant tout sur deux notions capitales : la naissance de l’agriculture au 8e millénaire avt J.-C. et la connaissance des différents écritures que l’on date du 4e millénaire avt J.-C. Ce sont avant tout deux grandes notions qui nous permettent de saisir et de faire comprendre aux élèves les grandes transformations que l’Humanité a subi à partir de la révolution néolithique.
G. Tümmler-Kästner : Les élèves
doivent absolument comprendre que les débuts de l’histoire de l’homme sont encore importants aujourd’hui pour nous, car d’une certaine façon, c’est dans cette période que se trouvent nos racines. Les élèves doivent également appréhender la manière dont cette évolution s’est produite. D’où cette évolution est-elle partie ? Que nous disent à ce propos les sources et les découvertes ? Il est également important que les élèves découvrent les activités exercées par les hommes qui vivaient à cette époque.
■
Le titre de cette soirée Thema est « Retour à l’âge de pierre ». S’agit-il d’une expression que vous utilisez aussi dans vos cours, ou bien est-elle dépassée ?C. Clognier : L’expression même « âge de pierre » n’est pas utilisée dans le cours en tant que telle, pour définir un grand titre par exemple. Elle est par contre très utile et permet de définir les deux périodes que sont le néolithique et la période précédente, le paléolithique. Selon les racines grecques, la période néolithique signifie en effet la période de la pierre nouvelle (« lithos »), par conséquent polie, tandis que la période paléolithique correspond à l’âge de la pierre ancienne (« paléo »). La question de l’expression de l’âge de pierre intervient donc au terme des définitions que nous élaborons avec les élèves.
G. Tümmler-Kästner : Je continue à utiliser l’expression « âge de pierre ». Nous avons un tableau intitulé « L’âge de pierre ». Nous commençons systématiquement par les lettres et nommons les choses qu’il faut se rappeler pour l’époque de l’âge de pierre, comme par exemple la lettre « T » pour travail de la pierre ou « N » pour nourriture.
■
Quels outils pédagogiques spécifiques employez-vous pour faire découvrir cette période très lointaine à vos élèves ? C. Clognier : Nous avons la chance en Alsace et dans le Bas-Rhin de pouvoir emprunter au Musée archéologique de Strasbourg la valise pédagogique concernant le néolithique. Cette valise contient différents outils et objets que les hommes préhistoriques ont utilisé et qui sont des ressources locales puisqu’ils ont été découverts en Alsace. Les élèves peuvent les manipuler, les commenter et les analyser à la manière d’archéologues (en herbe !). Ils en tirent ainsi des conclusions sur cette période de manière à la définir et à l’approfondir.
G. Tümmler-Kästner : J’aime bien travailler avec des extraits de livres pour enfants comme l’ouvrage intitulé « Die Wildpferdjäger » (
Les chasseurs de chevaux sauvages). Bien sûr, je me sers également d’extraits du manuel, qui contient des références à des ouvrages pour enfants. Nous travaillons aussi sur des dessins, en particulier quand nous parlons des armes utilisées pour la chasse. Les élèves peuvent choisir deux armes de chasse et les dessiner. Dans tous les cas, il est important de travailler sur une période donnée pour que les enfants aient une idée de sa durée par rapport aux siècles qui ont suivi, et qu’ils sachent où la situer dans le temps. Nous travaillons aussi sur les cartes qui figurent dans le manuel scolaire.
■
Comme cette soirée Thema nous le montrera avec le film « La Guerre du feu » de Jean-Jacques Annaud et deux autres documentaires, les modes de vie ont évolué à un rythme très différent d’une région à l’autre. Enseignez-vous également cette évolution et de quelles régions parlez-vous dans le cours ? Vous cantonnez-vous à l’Europe ?C. Clognier : Malgré l’importance des transformations que l’Humanité a connu au sein de l’échelle européenne, nous nous concentrons avec les élèves de 6e davantage sur le Moyen-Orient et plus précisément sur l’espace du Croissant fertile, comprenant les espaces arrosés par certaines fleuves dont l’Euphrate et le Tigre pour la Mésopotamie, le Jourdain pour la Phénicie et le Nil pour l’Égypte.
G. Tümmler-Kästner : Nous parlons essentiellement de l’Europe, et notamment de l’Europe centrale, car c’est beaucoup plus parlant pour les élèves. Au début, bien sûr, nous parlons de l’Afrique. Les scientifiques supposent que l’Afrique est le berceau de l’humanité. Lorsque nous parlons de la sédentarisation des hommes, nous parlons du Proche-Orient. Mais nous parlons essentiellement de l’Europe.
■
Nous sommes nombreux à garder surtout de notre scolarité le souvenir des hiéroglyphes. Vous limitez-vous uniquement à cette écriture ou parlez-vous aussi de la naissance des autres écritures ?C. Clognier : Il est évident que le programme français met l’accent sur la naissance de l’écriture, et par conséquent sur plusieurs écritures. Si nous étudions surtout les hiéroglyphes - dont on date la naissance vers 3500-3000 avt J.-C, nous abordons également d’autres écritures comme le cunéiforme par exemple. Mais nous terminons aussi sur une dernière écriture qui nous permet de comprendre d’où vient notre propre alphabet latin, à savoir l’écriture phénicienne et par conséquent l’alphabet phénicien, qui via l’alphabet grec a effectivement donné notre alphabet latin.
G. Tümmler-Kästner : Les hiéroglyphes ? Je les associe plutôt avec l’Egypte... Il est assez difficile de parler d’écriture à l’âge de pierre. Il s’agit plutôt d’art, à cette époque, comme les fameuses peintures rupestres, que nous évoquons bien sûr en classe.
■
La naissance de l’écriture marque en effet le début de l’Histoire et lorsqu’on parle d’écriture, on pense aussi à l’art et à toutes ces belles traces iconographiques que nous ont laissées les premiers hommes. L’un des exemples les plus connus est celui de la grotte de Lascaux ! Si vous aviez de nouveau l’âge qu’ont vos élèves et que vous vouliez faire un dessin de la préhistoire, que représenteriez-vous ?C. Clognier : Un dessin à réaliser ?... Une petite touche artistique interdisciplinaire ! Un dessin qui me vient à l’esprit : la représentation de plusieurs âges. Celle d’une même famille à travers ses trois générations, à l’image du développement que l’Humanité a subi. Une sorte de naissance réelle et progressive de l’Humanité arrivant à l’Histoire avec la naissance des écritures.
G. Tümmler-Kästner : Je dessinerai certainement un animal qui est poursuivi par un chasseur... Oui, c’est cela qui me plairait.
Mme Tümmler-Kästner, M. Clognier, je vous remercie pour cet entretien et cette belle leçon d’histoire pleine d’enseignement. Nous attendons maintenant avec impatience les beaux dessins de vos élèves.>> Dessine moi la préhistoire............................................Interview réalisée par Aurélie Grosjean, ARTE.