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10/03/05

La résistance au féminin

On méconnaît souvent la place des femmes dans la Résistance – en France, mais aussi en Allemagne, en Italie, en Pologne… Leur rôle a pourtant été essentiel, qu’elles aient été combattantes ou civiles. Entretien avec l’historienne Christine Levisse-Touzé à l’occasion d’un cycle documentaire proposé par ARTE sur différentes formes de résistance en Europe.

Quelles formes a pris la résistance des femmes en France ?
Les femmes ont été partie prenante dans la guerre, et même dans les unités combattantes comme ambulancières, comme médecins. Elles ont rejoint le général de Gaulle à Londres. Certaines ont été chefs de réseau, comme Marie-Madeleine Fourcade à la tête du réseau Alliance – même si c’est plus rare. Cinquante-trois femmes, dont cinq “Françaises libres”, ont été parachutées par le Special operations executive, créé par Churchill en juillet 1940 pour obtenir des renseignements sur l’occupant. D’autres, venues d’Afrique du Nord, ont été employées dans les transmissions. Arrêtées, elles ont été déportées à Ravensbrück. La place des femmes est également importante dans la résistance civile. Tout en assurant leur rôle de femmes au foyer, elles ont été agents de liaison, ont assuré la logistique, trouvé des planques et de la nourriture pour des résistants recherchés… Leur rôle a été multiple.

A-t-on mis du temps à reconnaître ce rôle après la guerre ? Les hommes résistants ont-ils tiré la couverture à eux ?
C’est une question piège. Quand il y a eu l’attribution des médailles de la Résistance, les chefs de réseaux et de mouvements n’ont pas proposé énormément de femmes. Mais elles ne l’ont pas toujours demandé et sont retournées dans l’anonymat en rentrant dans leurs foyers. Et puis, tout simplement, les hommes n’y ont pas pensé. Il faut voir comment était la société à l’époque et ne pas faire d’anachronisme. En fait, le rôle des femmes a été connu, puis oublié. Immédiatement après la guerre, de grandes figures ont témoigné : Marie-Claude Vaillant-Couturier, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, Élisabeth Terrenoire… L’histoire des résistantes n’est pas vraiment oubliée, elle est surtout méconnue. Dans ce sens, le colloque organisé en 2001 par le mémorial de la Résistance allemande de Berlin et le mémorial Leclerc-musée Jean-Moulin de Paris a été important, car il a permis de révéler des histoires. Même quand les résistantes étaient arrêtées, elles continuaient de résister. À titre d’exemple, les femmes réussissaient à communiquer entre elles à la prison de la Santé. Autre terrain méconnu : les Allemandes antinazies, en Allemagne mais aussi en France. Ces femmes avaient souvent un engagement politique qui les avait poussées à faire le choix déchirant de l’exil. Certaines ont été introduites au sein des services allemands d’occupation pour renseigner la Résistance.

Quelles étaient les possibilités d’action des résistantes allemandes en Allemagne ?
Elles étaient encore plus restreintes qu’en France. Une des manières d’agir était de faire passer l’information à l’extérieur. Il y a aussi l’aide apportée aux familles de ceux qui sont arrêtés. Et puis c’est une femme qui a tapé l’ordre du général Olbricht déclenchant l’opération Walkyrie, c’est-à-dire l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944. La grande majorité de ces résistantes allemandes ont été exécutées, pour la plupart à la prison berlinoise de Plotzensee.

En France, le droit de vote accordé aux femmes en 1944, c’est une reconnaissance de leur action dans la Résistance ?
La mesure est en filigrane dans la Déclaration aux mouvements envoyée à la Résistance par de Gaulle au printemps 1942. Il y est écrit : “Nous voulons qu’une fois l’ennemi chassé du territoire, tous les hommes et toutes les femmes de chez nous élisent l’Assemblée nationale (...).” Ce n’est certainement pas une erreur de style. Le rôle des femmes pendant la guerre est aussi reconnu, après la guerre, par leur incorporation dans l’armée. La France était très en retard sur cette question.

À la Libération, est-ce que certains partis politiques ne se sont pas servis de figures féminines pour rassembler leurs partisans ?
C’est vrai que Danielle Casanova, militante communiste, a fait figure de “martyre résistante” pour le PCF. Elle a fait partie d’un convoi de deux cent trente résistantes directement déportées à Auschwitz le 24 janvier 1943. Elle y est morte du typhus au printemps 1943. On a donné son nom à une rue de Paris dès octobre 1944. Ce fut aussi le cas de Bertie Albrecht, du mouvement Combat. Pour le Conseil de Paris, c’était une manière de dire : on pense aux femmes. Au passage, on a souvent présenté Bertie Albrecht de façon réductrice, comme la “secrétaire” d’Henri Frenay, le chef du mouvement Combat. En fait, elle a été son mentor et la cofondatrice du mouvement ! Au fond, elle lui a donné une certaine envergure politique. Cette héroïsation de Danielle Casanova et Bertie Albrecht a été complétée par les prises de parole et les engagements de celles qui ont survécu : Lucie Aubrac, Marie-Claude Vaillant-Couturier (qui témoigne à Nuremberg), Marie-Jo Chombart de Lauwe, Germaine Tillion, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, Madeleine Riffaud… Il est difficile de citer des noms, je ne veux oublier personne !

Propos recueillis par Thomas Baumgartner


Christine Levisse-Touzé est directrice du mémorial du maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris, du musée Jean-Moulin de la Ville de Paris, et directrice de recherches associée à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Elle a notamment dirigé ou codirigé Les femmes dans la Résistance en France (actes du colloque, Tallandier, 2003), Des Allemands contre le nazisme, 1933-1945 (Albin Michel, 1997), Paris 1944, les enjeux de la Libération (Albin Michel, 1994).

Edité le : 25-02-05
Dernière mise à jour le : 10-03-05