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30.09.05 A 23H10 : PERMIS DE PENSER - 06/10/05

La valeur Houellebecq

Michel Houellebecq est un acteur de son temps. Aujourd’hui à la tête d’une entreprise dont le capital est chiffré à plusieurs millions d’euros, il s’est lancé depuis une dizaine d’années dans la production de livres à faible investissement. Pour le lancement de son tout dernier produit, La possibilité d’une île, ce redoutable homme d’affaire n’a pas hésité à en délocaliser la parution- simultanée dans plusieurs pays du continent européen- minimisant ainsi les coûts d’une critique de bonne qualité mais trop chèrement payée. Expert en marketing, Michel Houellebecq a également inauguré une nouvelle stratégie de vente : le livre promotionnel, produit uniquement destiné à la valorisation et à la pérennisation de l’image de son entreprise : « Ce qui compte, c’est le style. Et j’aime vraiment La Possibilité d’une île. Je crois que c’est mon meilleur roman. Il y a un signe qui ne trompe pas. Quand je relis des pages à haute voix, j’en suis content » a-t-il confié avant sa sortie sur le marché.

Depuis Beigbeder, autre dirigeant d’un groupe similaire qui pourrait très prochainement acquérir des parts de ce nouveau marché, on savait que la littérature avait un prix. Avec Michel Houellebecq, la valeur littéraire peut désormais s’acheter. Les bénéfices ainsi dégagés devraient rapidement lui permettre de rentabiliser largement cette opération promotionnelle, comme en témoignent les relevés des indicateurs boursiers de la majorité des journaux européens. Michel Houellebecq devrait battre son propre record de ventes et ainsi dépasser les quelques 500.000 exemplaires de Plateforme, son produit précédent.

A près de cinquante ans, Michel Houellebecq est donc l’un des plus grands leaders de la production littéraire, ou presque. Quelques incertitudes sur un marché pourtant à la hausse l’empêchent en effet de totalement spéculer sur la valeur qui reste encore à ce jour en tête du palmarès boursier : l’immortalité. "Il y a quelque chose de déprimant à observer un phénomène d'ordre  littéraire (en principe) ainsi promis au succès programmé de manière quasi  obligatoire, mais c'est ainsi.", a-t-il récemment confié. La possibilité d’une île marque cependant un tournant incontestable dans la carrière de ce grand chef d’entreprise que le flair commercial a très tôt détourné des mauvais placements dans ces « productions littéraires et artistiques dont l’humanité avait été si fiers » mais dont il ne  subsiste « aujourd’hui plus rien ».

La possibilité d’une île raconte donc l’histoire drôle d’un écrivain raté. C’est un incident dans la file du petit déjeuner d’un club de vacances qui avait été à l’origine de la vocation commerciale de celui qui n’était encore qu’un collégien : une vieille anglaise avait raflé les dernières saucisses du buffet au nez et à la barbe d’une grosse allemande. Le business man en herbe en avait immédiatement tiré un sketch. Le parterre de vacanciers avait bien ri, et surtout Sylvie. Le jeune homme venait de découvrir ce qui allait plus tard devenir sa valeur ajoutée : faire rire ses semblables avec des histoires drôles de chiens écrasés et d’écrivains ratés. Il ne cessa dès lors de travailler sans relâche à devenir un vrai professionnel du rire. Il passait des heures à tordre le fil de ses phrases, à évider le sens de chacun de ses mots afin de déclencher sur le visage des vacanciers cette « manifestation violente qui dépouille en un instant la face humaine de toute sa dignité ». L’homme d’affaire qui naissait en lui découvrait la gloire et la fortune, des rires par millions, dans les hypermarchés et sur les plateaux télé. « Le plus grand bénéfice du métier d’humoriste, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité, et même de pouvoir grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout avec l’approbation générale ».

Il est vrai que la performance atteinte surpassait tout ce qui avait auparavant existé en la matière. Car il ne les jouait pas seulement, ces sketchs, non ! Il les écrivait, réellement ! Il lui avait même fallu des années pour devenir un véritable comique littéraire. Le rire, l’argent, le succès, tout lui réussissait. Il écrivait, et le parterre de vacanciers riait. Un jour, une pensée douloureuse l’assaillit mais, fort de son pragmatisme de futur chef d’entreprise, il parvint heureusement à bien vite la chasser : avait-il jamais été réellement sincère ? Un seul de ses « misérables sketchs  mécaniquement ficelés pour divertir un public de salauds et de singes » méritait-il de lui survivre ? Au terme de tant d’années passées à faire rire ses semblables, resterait-il un bouffon, crèverait-il comme un bouffon ? : « Ma carrière n’avait pas été un échec, commercialement du moins : si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric ; mais jamais, jamais, il ne vous redonne la joie ».

Une tristesse légère s’était donc emparée de notre comique. La fortune qu’il s’était bâti lui assurait la possibilité d’une île pour l’avenir. Pourtant ! S’ils avaient pu savoir, se disait-il parfois ! S’ils avaient pu savoir combien il était un observateur aiguisé de la réalité ! On l’avait souvent comparé aux moralistes français mais jamais personne n’avait songé à le comparer à Molière, ou à Balzac ! Il savait d’ailleurs parfaitement ce qu’il devait à ce dernier pour l’écriture de son sketch, intitulé prosaïquement La possibilité d’une île, une approche réaliste des nouvelles techniques pour parvenir à l’immortalité. Avec ce tout dernier « récit de vie », notre chef d’entreprise comptait bien faire mourir de rire le parterre des vacanciers en leur racontant l’histoire drôle d’un écrivain raté qui se construit un mausolée « merdique » pour l’éternité. En homme d’affaire fin et averti, il n’avait pas omis d’écrire avant de lancer le produit sur le marché : « Des espions, des traîtres, dans l’histoire humaine, il y en avait déjà eu, mais j’étais sans doute le premier à vivre dans une époque où les conditions technologiques pouvaient donner à ma trahison tout son impact ».

La possibilité d’une île pouvait désormais paraître simultanément en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre... Un colloque était prévu à la fin du mois qui réunirait tous les plus grands spécialistes du tourisme. Il savait qu’il était désormais « le roi de la fête » : il s’était rendu définitivement indigne de la littérature, pour l’éternité.

Christine Lecerf

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Permis de penser #13
Michel Houellebecq
Vendredi 30 septembre 2005 à 23h10
Une émission proposée et animée par Laure Adler
Co-production : ARTE France & MK2 TV - 2005 - 58 mn
Réalisation : Sylvain Bergère
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Edité le : 06-10-05
Dernière mise à jour le : 06-10-05