ARTE : Dans le documentaire « Avant de naître » (diffusé le 13.05.2005 sur Arte), vous décrivez le ventre maternel comme étant une « salle de classe originelle ». Comment se passe l’apprentissage in utero ?
Ludwig Janus : Les schémas de comportement – physiologiques et émotionnels – et de perception se forment pendant la grossesse. Avant la naissance, le fœtus vit dans l’environnement maternel physique et psychique. Ses organes se développent, ce qui lui permet d’assimiler les premières manifestations physiques et les émotions. Son cerveau en gestation s’adapte à ce que lui dicte son environnement : s’il est très angoissant, les synapses transmettent plutôt la peur, l’agitation et le stress que la joie ou la satisfaction. Si la femme enceinte est épanouie, c’est l’inverse qui se produit. L’enfant sent alors qu’il est désiré. Le fœtus éprouve déjà des émotions profondes avant la naissance. Le tronc cérébral et le mésencéphale, régions du cerveau où siègent les émotions, se développent in utero, au même titre que le reste du corps.
Comment les émotions de la mère se transmettent-elles au fœtus ?
Lorsque deux êtres vivent dans un tel degré de proximité, l’affectivité du premier se transmet au second par un grand nombre de « canaux ». Les chercheurs ne savent pas encore très bien comment l’on arrive à ressentir la colère, la satisfaction ou la peur d’un autre individu. En revanche, ils connaissent bien le vecteur que constituent les hormones, ce qui leur permet d’analyser l’état psychologique et les réactions physiologiques de la mère, sa sérénité ou sa nervosité, par exemple. Ses émotions se manifestent aussi de façon beaucoup plus physique.
D’où vient votre savoir dans le domaine prénatal ?
Il provient en partie de l’observation de nombreux cas cliniques. Un jour, j’ai traité un patient paranoïaque et suicidaire. Sa mère m’a dit qu’elle avait très mal vécu sa grossesse. Cela s’était arrangé par la suite, mais ce sentiment initial a resurgi chez mon patient à l’âge adulte, dans des situations de stress. Des études portant sur le comportement individuel, de la période prénatale jusqu’à l’enfance, ont confirmé la continuité des schémas comportementaux.
Depuis 40 ou 50 ans, nous disposons de résultats de recherches sur le stress : si l’on met des rattes gestantes en situation de stress, elles donnent naissance à des rats stressés, qui auront de graves problèmes d’adaptation jusqu’à l’âge adulte.
Des dispositifs modernes ont permis de démontrer l’importance de la période in utero pour le développement du fœtus. Si l’on place un fœtus de souris provenant d’une lignée calme dans l’utérus d’une souris d’une lignée stressée, le souriceau aura un comportement nerveux à l’âge adulte. Le caractère de la mère biologique ne se transmet donc pas au fœtus.
Dans la période postnatale, l’homme est plus longtemps dépendant que la plupart des mammifères. Chez l’homme, en quoi une naissance prématurée détermine-t-elle son futur rapport au monde ?
Les heures qui suivent immédiatement la naissance sont déterminantes pour notre vie future. Une naissance prématurée peut s’expliquer par divers facteurs. Dans ce cas, l’homme est plus démuni que d’autres mammifères, et il n’a pas la force de se rapprocher de sa mère. L’enfant est donc obligé de communiquer pour établir un lien avec sa mère. Cela passe par toute une gamme de mimiques, de contacts visuels et vocaux. Cette aptitude est liée à l’évolution de l’espèce, les bébés singes en sont incapables.
La manière dont nous communiquons grâce à ce contact symbolique détermine notre future vie sociale. Nous savons depuis les années trente qu’un enfant qui n’a pas bénéficié d’un premier contact postnatal régulier en gardera les séquelles toute sa vie.
Dans vos livres, vous décrivez le ventre maternel comme une « terre originelle », qui aura une grande influence sur la vie future du nourrisson. Quelles sont les conséquences d’une relation mère – enfant qui serait perturbée à ce stade ?
Un fœtus qui ne se sent ni désiré ni à sa place éprouvera les mêmes sentiments tout au long de sa vie : il sera mal dans sa peau, il aura l’impression de déranger. Les impressions prénatales sont les plus profondes qui soient. Certaines expériences postnatales – comme une adoption ou bien la mort de la mère, voire des deux parents – créent elles aussi un sentiment d’abandon ou d’exclusion.
En quoi ces connaissances modifient-elles notre rapport à la grossesse, à la naissance et aux enfants ?
Grâce à elles, on se rend compte que la grossesse et la naissance impliquent une grande responsabilité, et qu’il faudrait s’y préparer de façon beaucoup plus intense qu’on ne le fait actuellement. D’autre part, pour être de bons parents, il faut avoir une relation de couple saine. La psychothérapie nous a beaucoup appris sur le couple, le rôle de parent, les projets de vie. Or, ces connaissances ne sont mises à profit qu’en cas d’échec ou de maladie, jamais dans des situations positives. En Europe, les classes moyennes à supérieures disposent d’un grand nombre d’informations sur la petite enfance, alors que les classes populaires sont très mal renseignées. Les causes d’un comportement criminel et ou du développement d’une pathologie reposent en grande partie sur des perturbations très anciennes. A mon avis, il est fondamental d’intégrer dans le cursus scolaire une initiation au rôle de parent.
L’idée que l’homme est, dès le début, un être à part entière sur le plan psychosocial est-elle aujourd’hui suffisamment intégrée dans la prise en charge médicale de la grossesse et de la naissance ?
Non. A l’instar des avancées faites ces dernières décennies par la recherche sur les nourrissons, la psychologie prénatale a mis le doigt sur la nécessité de prendre au sérieux le développement du fœtus. Le milieu médical est encore, pour une bonne part, en terrain inconnu face au fœtus et au nourrisson : jusque dans les années 70, on opérait les nourrissons sans anesthésie. Durant ces dernières décennies, les choses ont beaucoup évolué. Ceci dit, la prise en charge médicale de la grossesse intervient seulement sur le plan somatique : lorsqu’une femme enceinte ne va pas bien et que sa grossesse est difficile, on lui fait une prise de sang mais elle ne reçoit pas le soutien psychologique ou social dont elle aurait besoin. Les médecins ne sont pas formés pour intervenir à ce niveau. Il est donc important de créer des passerelles entre les différentes spécialités. Les soins à dispenser aux prématurés, par exemple, soulèvent encore bien des questions.
Les relations parents-enfants et la conscience de la personnalité propre des enfants ont déjà beaucoup progressé. Cette évolution même ne crée-t-elle pas une nouvelle distance ? Ne peut-on pas parler d’un amour maternel inné ?
Les recherches historiques montrent que la maternité, la naissance et l’enfance ont toujours été liées à des angoisses et des incertitudes très fortes. Au Moyen Age et au début de l’ère moderne, une femme sur six mourait en couches, un quart à un tiers des enfants décédait en bas âge. Plus l’on remonte loin dans le temps, plus les relations parents-enfants sont discontinues, traumatisantes et destructrices. En Allemagne, 80 % des enfants subissaient des châtiments corporels de la part de leurs parents, et ce jusque dans les années 50 et 60. Ces méthodes éducatives et, de façon plus générale, les rapports que l’on entretenait avec les enfants et les nourrissons se révèlent aujourd’hui très destructeurs. Ces connaissances nouvelles sont donc très précieuses pour nous aujourd’hui.
Il est possible de voir son enfant grâce à l’échographie. Cela a-t-il permis de mieux comprendre l’univers du fœtus ou, au contraire, généré de nouvelles peurs ?
Je crois que les effets sont dans l’ensemble plutôt positifs. La possibilité de voir son enfant le rend plus réel. De ce fait, les parents lui accordent plus d’attention. Les clichés pris par le photographe scientifique Lennart Nillson, et de nouvelles images en 3D ont familiarisé les parents avec leur enfant et sa vie prénatale. Quand ils voient leur enfant sourire, se toucher la tête ou froncer les sourcils, ils comprennent qu’il s’agit déjà d’un être humain.
Quelles sont les incidences de vos recherches sur les droits du foetus ?
L’enfant a le droit d’avoir des relations avant la naissance. Il a le droit d’être considéré comme une personne à part entière, avec laquelle on peut déjà entrer en contact. Tout examen médical et toute intervention pratiqués durant la grossesse ou à la naissance devraient être précédées d’une réflexion sur leurs éventuelles conséquences psychologiques. Séparer la mère et l’enfant à l’hôpital – ce qui était chose courante autrefois – peut être extrêmement traumatisant. Une charte sur les droits du fœtus est en cours d’élaboration, elle sera adoptée début juin par le Congrès de l’association internationale de psychologie et de médecine prénatales et périnatales.
Vos recherches sont-elles bien perçues par les gynécologues ?
Autrefois, tout était très cloisonné. Aujourd’hui, les frontières entre les disciplines sont perméables, et nous commençons à en voir les effets. Mais la collaboration n’en est encore qu’à ses balbutiements.
Une grossesse difficile ou mal acceptée influe fortement sur le développement du fœtus : cette prise de conscience suscite beaucoup de nouvelles angoisses. L’anxiété de l’enfant in utero peut-elle être compensée dans la petite enfance ?
Si on gifle un enfant qui vient de tomber sous prétexte qu’il n’a pas fait attention, on le traumatise, déclenchant chez lui une nouvelle angoisse. Si l’on compense ce traumatisme, l’enfant ne s’en portera que mieux. Cela vaut aussi pour les relations prénatales. Il est fondamental de connaître ces interactions. Il existe aujourd’hui des thérapies psychomotrices qui ont pour but d’aider la mère et l’enfant, par exemple dans le cadre d’une naissance difficile qui provoque un état de choc chez l’enfant. Les recherches en sont encore à leurs débuts dans ce domaine. En Suisse, quelques thérapeutes se sont engagés dans cette voie ; en France et en Allemagne, ils sont encore très peu nombreux.
De plus en plus de couples stériles ont recours à différentes formes d’insémination artificielle. L’identité de l’enfant s’en trouve-t-elle perturbée ? Existe-il des recherches sur le sujet ?
Il y en a relativement peu. Ces enfants sont souvent très désirés, ils n’ont pas de problème en apparence. A mon avis, cela laisse quand même des traces en profondeur, qui sont encore plus visibles quand les parents font appel à une mère porteuse. C’est un domaine dans lequel on prend beaucoup d’initiatives, sans toujours en mesurer les conséquences, me semble-t-il. N’oublions pas que le foetus est une personne à part entière.
Interview menée par Nicola Hellmann
Pour aller plus loin, lisez aussi dans ce dossier :
- "Le fœtus est un être humain à part entière" (interview)
- "Quand les femmes ne naissent pas mères" (interview)
- Une sélection d'ouvrages sur le sujet
- Les citations des scientifiques du documentaire
- La filmographie du réalisateur du documentaire






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