Du rêve des pères fondateurs, il reste l’Etat d’Israël, ce qui n’est déjà pas si mal. Un Etat qui n’est peut être pas comme on se l’imaginait en 1948, mais le fait même qu’Israël existe encore 60 ans plus tard, malgré tous les problèmes, les aurait remplis de fierté et de joie.
L’image idéale du « Juif prêt à se défendre » s’explique par l’histoire de ce peuple perpétuellement en butte à des persécutions. Le « Juif prêt à se défendre» doit être fort et indépendant, l’antithèse du juif de la diaspora, empressé de s’assimiler, perçu comme un être faible. Il doit prendre son destin en main et refuser de dépendre du bon vouloir de son entourage non juif. Les « Juifs israéliens » doivent être des paysans, des ouvriers, des soldats. Si, aujourd’hui, Israël dispose de la plus grande puissance de feu de la région grâce à sa propre armée, c’est assurément l’une des réponses à ce vœu. Évidemment, la médaille a son revers : lorsque l’on décide de ne jamais plus être victime, même s’il faut pour cela frapper le premier, ce n’est pas fait pour désamorcer la situation au Proche-Orient. Comment fonctionne la cohabitation avec les immigrés de l’ancienne Union soviétique ? Ils constituent environ 20% de la population israélienne mais ne s’identifient pas à leur nouvelle partie, ainsi que vous l’écrivez. Pourquoi ? Est-ce également le cas d’autres catégories d’immigrés ?
Depuis le début des années 1990, plus d’un million d’anciens citoyens des républiques socialistes soviétiques sont arrivés en Israël. Une immigration aussi massive change évidemment un pays. Je décris dans mon livre les difficultés auxquelles ils ont été et sont encore confrontés. J’évoque aussi les aspects positifs : près d’un médecin israélien sur trois est issu de l’ex-URSS ; les Russes ont pris pied dans le monde universitaire, dans les orchestres du pays.
Pourtant, cette immigration massive a définitivement enterré l’idée du creuset. On ne peut pas s’attendre à ce qu’un million de personnes et plus s’adaptent et abandonnent la culture de leur ancienne patrie d’un jour à l’autre. Il a fallu attendre longtemps avant que les îlots où survivaient des modes de vie russes se rattachent au continent israélien. Aujourd’hui dans les squares, des mères parlent russe à leurs enfants qui répondent en hébreu – un signe qui ne trompe pas : progressivement, les nouveaux immigrés s’intègrent.
Israël est donc un Etat d’une extrême diversité. Est-ce que le plus petit dénominateur commun qu’est la Shoa suffit à cimenter cette mosaïque ?
Le peuple d’Israël est constitué de juifs d’Europe, de survivants de la Shoah, de juifs du Maroc, d’Irak, d’Iran, de l’Union soviétique, d’Ethiopie et même d’Inde. Alors, c’est vrai que ce pays est celui de la diversité. La Shoah, l’extermination organisée du peuple juif, est certainement un élément marquant de l’identité israélienne. Quand, pendant la Journée de Commémoration de l’Holocauste, les sirènes hurlent pendant deux minutes, les descendants des Juifs assassinés ne sont pas les seuls à observer un moment de silence. Tous les Israéliens commémorent cet événement, même quand leurs ancêtres sont venus d’Iran par exemple et qu’ils n’ont aucun lien personnel avec l’Holocauste. Le drame de l’Holocauste a durablement marqué le psychisme collectif des Israéliens. Cela dit, j’hésite à qualifier le souvenir de la Shoa de « plus petit dénominateur commun ». Il y a trop d’autres facteurs qui jouent un rôle dans ce processus. La menace réelle (et ressentie par tous) exercée par les ennemis d’Israël, dont l’Iran en particulier, contribue à souder les différents groupes. Une cohésion basée sur la conviction que ces ennemis « veulent nous détruire parce que nous sommes juifs ». Dans ce sens, l’appartenance au judaïsme est peut-être le plus petit dénominateur commun.
Mais on constate aussi que cette définition de l’identité israélienne exclut un groupe : les citoyens arabes d’Israël qui représentent tout de même 18 % de la population et auxquels ont ne facilite pas ce travail d’identification avec l’Etat d’Israël.


Le pays est aujourd’hui coupé en deux par un mur qui divise plus que jamais Israéliens et Palestiniens. Ce mur a certes permis de réduire sensiblement le nombre d’attentats en Israël ces dernières années, mais à long terme il contribuera sans doute au durcissement des fronts respectifs. Comment ce mur est-il perçu par les Israéliens d’un côté et par les Palestiniens de l’autre ? Pourquoi est-il si incroyablement difficile de trouver une solution au problème Palestinien ?
Il faut tout d’abord constater que le terme de « mur » résume mal la réalité parce que le vrai mur représente moins de 10 % de cette installation. Je préfère utiliser le terme plus neutre de « dispositif de séparation ».
La construction d’une barrière de séparation en Cisjordanie n’était d’ailleurs pas une initiative de la droite israélienne. C’est le parti travailliste qui a évoqué le premier ce sujet. Ariel Sharon par exemple était un adversaire déclaré de ce projet, mais quand il est apparu clairement que ses opérations militaires dans les territoires palestiniens ne suffiraient pas à mettre un terme aux attentats terroristes, il a fini lui aussi par défendre la construction d’une barrière de séparation. Malheureusement, il a fait construire ce dispositif de séparation non pas sur la ligne du cessez-le-feu définie après la Guerre des six jours en 1967. En de nombreux endroits, cette barrière empiète sur le territoire palestinien, d’où la situation scandaleuse de ce dispositif de séparation. On ne peut pas dénier aux Israéliens le droit de se protéger physiquement d’un voisin belliqueux, mais cette séparation ne doit pas devenir le prétexte d’une spoliation territoriale. Il ne faut donc pas s’étonner que les Palestiniens se focalisent sur le tracé contesté de cette barrière, tandis que les Israéliens, eux, mettent l’accent sur le succès incontesté de cette installation en tant qu’obstacle aux incursions des terroristes potentiels. Je ne suis d’ailleurs pas si sûr que la construction de cette barrière entraînera un durcissement des fronts. La mort de plusieurs centaines de civils israéliens tous les ans dans des attentats à la bombe et de centaines de civils palestiniens dans des opérations de représailles des forces israéliennes ne contribueraient sans aucun doute pas à détendre le climat entre les deux fronts.
Comment affronte-t-on les défis de la vie quotidienne dans un pays secoué par des attentats-suicides et des conflits sociaux ? Est-ce que le légendaire humour juif a encore sa place dans cette ambiance ?
Je prends les choses dans l’autre sens : l’humour, cette capacité de rire des moments désagréables voire terribles de la vie, rend les choses plus faciles à supporter. Dieu merci d’ailleurs, nous n’en sommes plus à des attentats quotidiens. Dans de nombreuses régions d’Israël, il est tout à fait possible aujourd’hui de mener une vie normale à l’écart des conflits, ce qui n’est pas le cas dans les territoires palestiniens où le conflit rend toute vie normale quasiment impossible. Mais l’humour a sa place dans notre société. Il y a de nombreuses émissions de variété en fin de soirée, des émissions politiques satiriques comme « Eretz nehederet » (Un pays formidable). Après la victoire pas très convaincante à l’issue de la guerre au Liban par exemple, la blague suivante a fait le tour du pays :
Un automobiliste attend dans un bouchon sur l’autoroute pour Tel-Aviv. Toutes les voitures sont à l’arrêt. Subitement, quelqu’un frappe à la vitre de son véhicule. Il ouvre et demande, surpris :
« Qu’est-ce qui se passe ici ? ».
L’homme dans la rue lui répond :
« Des terroristes ont enlevé le Premier ministre Ehud Olmert, le ministre de la défense Amir Peretz et le chef des armées. Ils menacent de les arroser d’essence et de les brûler vifs s’ils ne recoivent pas 100 millions de dollars. Nous avons immédiatement commencé à faire une quête ! »
« Et, les gens donnent combien en moyenne ? »
« Oh, dans les deux ou trois litres ! »
Né en 1976 dans l’Emsland dans la Basse-Saxe, Michael Borgstede vit depuis 2003 à Tel-Aviv.
Propos recueillis par Christina Grasnick, Avril 2008
Vers la page d'accueil du dossier "Les 60 ans d’Israël"Le graphisme de cette page a été réalisé à partir d'une esquisse de Daniel Thomas qui a participé à notre concours "A vos pinceaux ". Nous le félicitons encore pour son coup de crayon ! Vous pouvez retrouver son dessin sous forme de carte postale à envoyer à vos amis.







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