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Le slam

Hambourg est le rendez-vous des slammeurs : la 15e édition du Poetry Slam d'Allemagne témoigne de la vitalité de cet art de la scène.

Le slam

Poetry Slam - 06/12/07

La violence des mots

par Sookee


Participante de la 7ème Rencontre Internationale Slam Revue de Berlin - Octobre 2007
Sookee (Allemagne) alias Quing, née en 1986 et originaire de Mecklembourg-Poméranie occidentale, vit à Berlin depuis 1986. Etudes : langue et civilisation allemandes, « gender studies ». Elle s’initie au rap en 2003. Début 2006, elle sort son premier album « Kopf, Herz, Arsch » sous le label berlinois Springstoff. Son objectif : « Refaire du rap une musique dont on n’a pas à avoir honte, en particulier après l’adolescence. » (www.sookee.de, en allemand)

Apologie de la violence des mots
Ecoute un peu :
ça rime à quoi ces historiettes sans intérêt et ces petits jeux de mots qui font long feu
ces petites anecdotes sans effet et ces courtes phrases sans mordant
le diminutif manque de puissance à mon goût, je ne veux pas de cette langue
si molle et si légère et si creuse
la langue doit être une amazone en granit qui ennoblit des coquilles vides et sublime des mots en messages palpables et objectuels
qu’elle respire la force, se montre herculéenne, grande et brutale
impétueuse et énergique et soulever les notions les plus lourdes
quelle soit musculeuse, monstrueuse et monumentale
m’inspire la peur et m’inoculer la crainte
me laisse sans voix, avec intensité et plénitude,
m’abandonne à mon humilité et à mon étonnement
m’enseigne la vénération
scelle mon destin, car elle égrène un temps bien à elle
quelle soit exorbitante, colossale,
une combattante, violente et résolue
qu’elle morde et frappe juste en cas d’injustice
qu’elle soit puissante comme un dieu
s’empare de moi quand je faiblis, que les bleus me rappellent que je peux faire mieux
elle ne doit rien passer sous silence et soulever des questions auxquelles je ne saurais jamais répondre
elle doit s’infiltrer par chacun de mes pores et exprimer de ma sueur des idées en or
elle doit me pénétrer, se déchaîner à travers mes capillaires
se dresser imposante devant moi, me flasher avec démesure
elle doit me plonger dans des conflits de conscience
me faire ruminer, mûrir mes pensées jusqu’à leur terme
et si je veux me dérober, qu’elle fasse jaillir hors des contenus de petites aiguilles qui,
comme des hameçons, transpercent mes pensées, jusqu’à ce que j’aie compris ce à quoi je pense, ce sur quoi j’écris
elle doit avoir tant de profondeur que je me sens engloutie par la terre
et fait vibrer des sous-entendus bourrés de tonnes de pathos sur le point d’éclater
je veux qu’elle se dresse si gigantesque devant moi que parfois je pourrais me couper la
langue et me trancher les mains pour éviter de la trahir
elle doit être si gigantesque qu’il n’y a guère de vertu hormis celle du juste discours
et je veux être bouche bée et l’admirer, ne pouvant plus rien dire sinon ah ! et oh !
mon lexique à quatre chiffres réduit à deux voyelles,
qu’elle soit vigoureuse et stable, concise sans lacune
qu’elle me nourrisse de bouchées que je ne puisse digérer
et si jamais elles me font étouffer, qu’elle ne me donne pas de dernier baiser sur mon lit de mort
mais qu’elle s’empare de moi et me relève
que son corpus entier s’entrecroise par derrière devant ma poitrine et me contraigne à vivre par la force
qu’elle me cloue le bec et prenne langue avec moi,
me donne du courage, m’instrumentalise
qu’elle me conduise dans son système et me guide dans sa structure
je veux être profondément impressionnée par ses chaînes phonétiques qui remportent des Grammys et qui oscillent dans mon souvenir tels des échos éternels
par ses morphèmes qui font paraître toute métamorphose amorphe et unidimensionnelle
par ses structures syntaxiques qui m’entortillent comme des dédales et dans lesquelles je finis par trouver mon chemin juste avant de désespérer
par ses caractères qui m’hypnotisent sur leurs fonds blancs jusqu’à ce que l’alphabet se cautérise dans ma peau comme un almanach quotidien et omniprésent
la langue dans le dos, la langue dans le cœur
qu’elle pénètre mon intérieur, puissante et tumescente,
qu’elle m’accueille en elle, m’enserre, me stimule par pulsations
m’abandonne dans mon inspiration avec un sourire sur le centre du langage et des
idées lumineuses
qu’elle m’ensemence
je veux des enfants de la lingua
je veux faire des enfants avec elle
de beaux petits bébés de textes à nuls autres pareils
si possible tous les jours par livres entiers et péta-octets
je ne veux pas d’allocation, pas de cachet
je veux écrire et qu’elle m’offre une maison, un domicile, un foyer
un îlot sur lequel nous œuvrerons de conserve
je veux m’agenouiller devant l’originalité de ses tournures
je veux avoir le souffle coupé par la précision de ses pointes
être tétanisé par l’amplitude de ses métaphores
je veux me laisser motiver par ses trésors de vocabulaire
qu’elle soit ma reine, mon impératrice
je veux la servir, lui faire justice, produire comme elle l’entend
qu’elle m’utilise et soit fière de moi
ne me relâche plus, m’alimente et me nourrisse, m’emplisse de contenu au point d’éclater
qu’elle me paralyse de ses allusions assourdissantes comme un poison injecté dans l’esprit
je veux qu’elle ne m’avertisse pas avant de surgir soudain pour me régler mon compte
des coups de pied au cul et des gnons derrière la tête renforcent mon aptitude à parler
qu’elle me fasse des remontrances et fasse jaillir mes larmes
je veux être reconnaissante de pouvoir m’exprimer, car elle est espoir et illusion à la fois

Edité le : 29-11-07
Dernière mise à jour le : 06-12-07