Pour aiguiser sa satire du totalitarisme, Chaplin utilise un héros double
Qui a deux âmes pour un seul visage. On ne soulignera jamais assez le génie comique de cette trouvaille : Chaplin joue les deux rôles ! Le juif traqué et le dictateur criminel sont les deux faces d'une même humanité. Le mal absolu incarné par Hitler n'est donc pas inhumain : il est nôtre. Cinquante ans après, il n'est pas sûr que la portée de cette réflexion soit encore assimilée...
La caricature du dictateur, où se révèle le génie du mimétisme de Chaplin, est d’une vérité saisissante. Au-delà des vociférations de Hynkel devant le micro, Chaplin stigmatise son hypocrite douceur, ses sourires de commande, ses caresses aux enfants, ses évasions dans la musique et la solitude. Miracle : ce portrait réaliste provoque le rire. Le barbier juif est un lointain cousin de Charlot qui aurait perdu son insouciance et son universalité.
La tragédie du Dictateur n’est plus existentielle mais politique. Par son sens incroyable de la satire et son ironie mordante, Chaplin montre tout ce qu’il y avait d’artificiel, de vaudevillesque dans l’atroce bouffonnerie de l’Axe, notamment à l’occasion des trois ballets : celui du barbier sur un air de boîte à musique, la danse de Hynkel jonglant avec un monde en baudruche, la séquence chez le barbier.
Le film, réalisé en 1940, précède la découverte des camps de concentration. On reprocha pourtant à Chaplin sa dictature à l’eau de rose où les prisonniers dorment sur des couchettes confortables et reçoivent régulièrement leur courrier. C’est oublier que cette parodie-ballet a la pudeur du drame. Ainsi, quand les SS pénètrent dans le ghetto, on devine la peur, les coups, mais l’écran ne montre que deux oiseaux paisibles dans leur cage.
Ce premier film dialogué représenta un déchirement pour Chaplin, qui n’assume pas encore le parlant. La langue imaginaire vomie par Hynkel s’oppose à l’extrême discrétion d’un barbier étranglé par l’émotion, qui semble toujours s’excuser de ce nouveau don. Sa montée à la tribune, pour l’homélie finale, est le symbole évident de celui qui doit surmonter sa peur du parlant. Sur cette minute angoissante, Chaplin, comme le barbier, jouent leur avenir. La voix qui se détache, limpide, de la tribune, devient celle de l’homme persécuté, par-delà les époques et les régimes, qui crie sa souffrance et appelle à la pitié, invoque Dieu et cite l’Évangile.
Les réactionnaires y ont vu de la propagande communiste, les radicaux en ont rejeté la naïveté. Or, ce laïus émouvant est le sens profond d’une œuvre candide et ingénue. À travers le personnage d'Hannah (Paulette Goddard), Chaplin rend hommage à la mémoire de sa propre mère, Hannah Chaplin.







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